Ian McGuire – Dans les eaux du Grand Nord

Le sang et la glace

Dans les eaux du Grand nord - Ian McGuire« – L’expédition d’un baleinier est pleine de dangers. Quelques-uns d’entre nous n’auront pas la chance d’en revenir vivants. C’est un simple fait. »

Nous sommes au mitan du XIXe siècle. Le Volunteer s’apprête à quitter le port de Hull, sur la côte nord-est de l’Angleterre, pour les eaux du Grand Nord et la pêche à la baleine. Une campagne de six mois dans des conditions extrêmes. À son bord, un équipage d’une trentaine d’hommes. Pas des tendres.

La roue de la fortune

À leur tête, Brownlee, le capitaine, « trente années à arpenter la demi-dunette  ». Jusqu’à un drame, trois ans auparavant, qu’il traine depuis comme un boulet. Un navire réduit en miettes par un iceberg. « Huit hommes noyés et dix autres morts de froids  ». Et en prime, une réputation de poissard qui lui colle à la peau comme une odeur de poisson pourri. « Un capitaine qui a la poisse comme ça, on lui laisse pas souvent piloter un autre bateau. » C’est pourtant ce que fait Baxter, un armateur. À vrai dire, Baxter a un plan derrière la tête qu’il ne pouvait confier qu’à un tricard. Il ne croit plus à la pêche à la baleine. «  la roue tourne et les temps ont changé. On peut voir ça comme ça : ce n’est pas la fin d’une époque, c’est le début d’un monde meilleur. Et puis, personne n’en veut plus de l’huile de baleine ; maintenant, il n’y en a plus que pour le pétrole, le gaz de houille, tu sais bien. » Alors quoi de mieux qu’une arnaque à l’assurance pour empocher un petit pactole qui permettra de sauter dans le train de la modernité. Le Volunteer devra couler, pris en étau par la banquise. Mais son équipage sera sauvé par un bateau complice, pêchant à proximité. Tel est le plan que Baxter partage avec le capitaine et Cavendish, le premier lieutenant. « Douze mille livres partagées en trois, ça fait une belle somme, Arthur. Tu devrais garder ça en tête. C’est beaucoup plus que tu ne pourrais espérer à tuer des baleines. »

Cauchemar indien

À bord a également embarqué, comme médecin, Sumner, un jeune chirurgien de retour du Pendjab. En attente d’un héritage contesté qui devrait lui permettre de s’installer comme médecin, il s’est engagé histoire de gagner quelque argent. On apprendra plus tard que la vraie raison est ailleurs. «  tout homme a forcément une histoire.  » Celle de Sumner a mal tourné et s’est terminée en trahison et en déshonneur. Du Pendjab, il n’a pas seulement ramené un tibia abimé mais également une addiction à l’opium. Chaque soir, après diner, allongé sur sa couchette, il absorbe des cachets de laudanum qui le plongent dans « un état de félicité informe et à peine descriptible. » Parfois aussi, des visions moins agréables le ramènent en Inde et à son expérience de chirurgien durant la révolte des cipayes. « Les cadavres broyés et éclatés de jeunes gens jetés sous un appentis plein de miasmes. » «  une puanteur de viande et d’excrément digne d’un abattoir  » Une expérience douloureuse qui a fait perdre à Sumner, certitudes, illusions et ambition. En embarquant sur le Volunteer, il pensait tourner définitivement la page de cette période traumatisante de sa jeune existence. « Dans l’ensemble, ce sera un moment paisible, peut-être légèrement ennuyeux, mais Dieu sait qu’il a besoin de ça après la folie de l’Inde : la chaleur à crever, la barbarie, la puanteur. Il ne sait pas à quoi ressemblera la pêche au Groenland, mais ça sera sûrement différent.  » Il se trompait. Le froid à crever remplacera la chaleur à crever. La barbarie et la puanteur seront toujours là.

La bête humaine

Et puis il y a Henry Drax, un harponneur. Le lecteur a fait sa connaissance dès le début du roman. « Voyez l’homme  » nous intimait l’auteur. Mais on n’a vu que la bête. Dans la crasse, la violence et le sang. Un homme tout en pulsions qu’il ne cherche pas à contrôler ; juste à assouvir. Un assassin. « – J’ai assez vu tuer pour me douter que je ne suis pas le seul à tuer. Je suis un homme comme les autres, à peu de chose près.  » Avec un passager comme Drax à bord, pas sûr que la croisière s’amuse.

Massacres

Effectivement. D’abord, les baleines ne se montrent pas. « Il y a vingt ans, les eaux où nous sommes maintenant étaient elles aussi pleines de baleines, mais à présent, les bêtes sont toutes parties vers le nord, loin des harpons. Comment le leur reprocher ?  » Il faut donc continuer à pousser vers le Grand Nord, au large du Groenland. Chemin faisant, un petit massacre mettra un peu de baume au cœur. Quatre cents phoques. « Au bout de quelques heures, la banquise est aussi éclaboussée et salie qu’un tablier de boucher. » Un autre jour, c’est une ourse qui est abattue. Ou plutôt, massacrée. Ayant résisté aux coups de fusil, elle est achevée à coups de pelle. « Au troisième coup, il perce le cœur de l’animal et une masse de sang violacée jaillit en fumant, . L’air est plein d’une odeur fétide de carnage et d’excrément. » Avant de mourir, elle a arraché le bras d’un pêcheur qui ne tarde pas à succomber à sa blessure. Premier mort de l’expédition. Son ourson est capturé vivant avec l’espoir de le vendre à un zoo. «  – Il l’oubliera vite, sa mère. L’affection ça n’a qu’un temps. Pour ça, les bêtes sont pareilles aux hommes. » À moins que ce ne soit l’inverse.

Sale temps

Tant bien que mal le Volunteer continue sa progression vers le Grand Nord, se délestant en route de quelques victimes de mort violente. Puis ce qui devait arriver finit par arriver. Le baleinier se retrouve prisonnier de la banquise et ne tarde pas à se fracturer sous la « poussée grinçante  » de la glace. Il faut l’évacuer et rejoindre, « à six kilomètres à l’est, amarré au bord la banquise côtière  », le Hasting, et son capitaine complice de l’arnaque à l’assurance. Mais c’était sans compter sur le partenaire le moins fiable de la combine, la nature. Les conditions climatiques se détériorent. Le Hasting disparait. Pas d’autre solution que tenter de redescendre vers le sud à la rame dans l’espoir de rencontrer un autre bateau qui les prendra à bord. Mais Là aussi, le plan tournera court. « Sans navire où s’abriter, sans assez de bois et de nourriture, comment peut-on survivre à l’hiver dans un endroit pareil ? » On ne peut pas. Surtout quand un « salopard malfaisant » comme Drax s’en mêle, continuant à semer les cadavres autour de lui avant de disparaitre.

L’ours ou la vie

Lancé à la poursuite d’un ours, Sumner est entrainé loin du camp. Une traque infernale et désespérée dans le blizzard. S’il ne parvient pas à tuer l’ours, Sumner ne survivra pas. Il y parviendra et se lovera dans le corps éviscéré de la bête. «  Il glisse ses bottes dans l’abdomen évidé et remonte la chair morte tout contre lui, comme un pardessus. Il entend encore hurler le vent mais il ne le sent plus. »

« Dans les eaux du Grand Nord  » aurait pu s’appeler « la Nausée » si Sartre ne l’avait pas déjà piqué. C’est en tout cas la sensation majeure qui s’en dégage à sa lecture. L’action se déroule en 1859. Pas si loin que ça et, pourtant, comme un autre monde. Un monde primitif, miséreux et violent où la survie est pour chacun – pour les plus pauvres, surtout – un combat quotidien. Et la mort brutale, plus la norme que l’exception. S’il devait y avoir un hashtag associé à ce roman, ça serait assurément #puanteur. Tout pue. Les lieux, les hommes, les animaux. Les pensées. La rue sent « la lourde puanteur de pisse des vases de nuit qu’on vient de vider. » ; les tavernes, les « pets, la pipe et la bière répandue » ; une cabine, « le rance et vaguement la matière fécale » ; l’intérieur d’une tente, « le renfermé et l’entrejambe. » « Dans les eaux du Grand Nord  » est un roman naturaliste où la nature humaine est réduite à sa part animale, de chair, de sang et de puanteur. C’est aussi un roman social, dans la lignée de Dickens, avec sa misère crasse, son obsession désespérée de l’argent et ses conséquences tragiques sur le comportement humain. « Dans les eaux du Grand Nord  » est également un roman de damnation et de rédemption où les cupides seront vaincus comme il se doit et où celui qui a fauté parviendra à se refaire une virginité en se confrontant aux grands espaces immaculés du Grand Nord, là ou l’homme se retrouve face à lui-même. Ça passe ou ça glace. « Dans les eaux du Grand Nord  » est enfin un formidable roman d’aventure qui nous ramène avec délice aux soirées de notre enfance passées dans les romans de Melville, Conrad, London et Stevenson et qui nous ont donné, à jamais, le goût de la lecture. Si vous aussi vous avez cette nostalgie-là, alors plongez-vous sans tarder « Dans les eaux du Grand Nord. » MO

« Dans les eaux du Grand Nord » – Ian McGuire – 10-18

By | 2017-06-25T10:48:22+00:00 25 juin 2017|Nouveautés|0 Comments

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