Imago – Cyril Dion

Enfants perdus de Gaza

Imago - Cyril Dion« – Je veux défendre mon peuple, vieil imbécile.

– Défendre ton peuple ! Mon Dieu, et qu’est-ce que ton peuple va gagner à part deux nouvelles photos à pleurer ?

– La liberté. La terre.

– Depuis des années ils vous tiennent et tu crois qu’ils vont lâcher la terre comme ça ? Juste parce que ton frère et toi vous vous êtes fait exploser à Paris ?  »

Frères ennemis

Nadr survit dans un bidonville à Rafah, dans la bande de Gaza. Comme pour tous les enfants de cette terre, sa vie est faite de misère, de haine et de désespoir. Son réconfort, il le trouve dans la fumée des joints et la lecture des deux seuls livres qu’il possède : « l’un de Darwich, l’autre de Rûmi. » LE poète palestinien et LE poète persan. Avec de telles lectures, sûr que Nadr doit être un bon gars. Son frère Khalil, plus jeune, est son exact opposé. Bloc de rage et de ressentiment, il étouffe dans cette « prison en ruine  » qu’est la bande de Gaza. Lui aussi fume, mais lui ne lit pas, préférant, aux livres, la mécanique et le foot. Voire les armes. Une proie facile pour les semeurs de haine et de sang que Nadr déteste autant qu’Israël. Leurs discours « gorgés des mots du prophète » ne collent guère « avec son idée d’Allah, de la beauté, de l’éternel. » Mais pour Khalil, si Nadr rejette les mots d’ordre du Hamas, c’est parce qu’il n’est pas un vrai Palestinien. « Tu t’étais bien gardé de me dire que ta pute de mère était française. Voilà pourquoi tu restes le cul sur ta chaise et le nez dans tes bouquins. »

Rien sur ma mère

Car il y a un mystère autour de Nadr. Sa mère, celle qui l’a élevé et qu’il a aimée si fort, ne serait pas sa mère naturelle. Cette dernière serait une Française que son père aurait connue quand il faisait ses études de médecine en France. Un jour, il est revenu au pays « avec un gamin sous le bras. » Il s’est marié avec un amour de jeunesse. Ils ont eu un autre enfant, Khalil. La mère a élevé les deux enfants sans faire de différence. Aujourd’hui Nadr voudrait bien savoir ce qu’il en est de cette rumeur qui le mine. Mais le père comme la mère ont emporté leur secret avec eux. Le mystère reste donc entier. Comme le ressentiment de son frère.

Fin de l’espoir

Pendant ce temps, à Gaza, c’est le modus operandi habituel. Un attentat particulièrement meurtrier a fait quatre-vingt-deux victimes dans une boîte de nuit israélienne. En représailles, Tsahal vient de lancer une offensive terrestre, elle aussi particulièrement meurtrière. « La terre n’avait plus de couleur. Les roquettes s’y écrasaient encore et encore. Vivre sur ce sol-là ne signifiait plus rien. » C’est l’étincelle que Khalil attendait pour passer à l’action. Embrigadé par le Hamas qui souhaite s’attirer les faveurs du Califat, il s’est porté volontaire pour commettre un attentat en France. Nadr, qui a deviné ses intentions, est impuissant à l’en dissuader. « Tu ne pourras jamais le retenir. Sauf si c’est toi qui le tues. » lui fait remarquer son ami Jalil. Trop tard. Khalil a déjà disparu. Et puis, quelques jours plus tard, Jalil et sa famille sont tués sous les obus israéliens. Tout s’effondre en Nadr. « Pour toujours il les haïssait. Les Israéliens. Les Américains. Les Français. Les Occidentaux en général. Tous ceux qui finançaient, entretenaient la guerre contre son peuple. Il aurait voulu les broyer, les dévorer sur place. » Changement de plan. Lui aussi va commettre un attentat. Pas au nom d’Allah comme son frère. Simplement au nom des « enfants de Palestine. »

Nouvelle perspective

Avec l’aide d’un passeur, Nadr quitte la bande de Gaza pour l’Egypte. Là, il est pris en charge par Ali, un chauffeur de taxi bienveillant qui lui propose de l’héberger chez lui, à Port Saïd. La découverte d’une vie insouciante et la possibilité de l’amour vont ébranler Nadr. Le bonheur existerait donc quelque part ? « Sans qu’il s’en aperçoive, l’objet même de sa mission se faisait plus nébuleux. » Il ira bien en France, mais pour retrouver son frère et l’empêcher de commettre l’irréparable. « Il devait sauver Khalil. Il ne pourrait trouver la paix tant qu’il n’aurait pas essayé.  »

Destins mêlés

Deux autres destins viennent se mêler à celui de Nadr. Il y a celui d’Amandine, la soixantaine, retirée à la campagne, comme en retrait d’un monde qui ne lui convient plus et qui la désespère. « La colère. La révolte. La furie. Jamais elle ne s’en était vraiment débarrassée. » Très vite, on comprend qu’il s’agit de la mère française de Nadr. Suite à une liaison avec un médecin palestinien, elle est tombée enceinte. L’enfant a été kidnappé par le père, deux jours après sa naissance. « Je l’ai laissé te prendre, te voler, t’arracher à moi. Et plus rien ne pourra réparer cet instant. » Elle s’efforcera de retrouver son fils ; en vain. Il lui faudra continuer de vivre avec l’absence de l’enfant arraché qui la fait se sentir « comme ces amputés dont le membre manquant les démange, inexplicablement. »
Autre destin mêlé, celui de Fernando, cadre du « Fonds », qu’on suppose être le FMI. Là aussi, on comprend très vite que Fernando est le demi-frère de Nadr. Il est né d’une première liaison d’Amandine, alors que celle-ci n’avait que vingt ans. Trop tôt. Trop jeune. D’où des relations compliquées avec son fils, perçu le plus souvent comme une contrainte. Fernando n’a jamais connu son petit frère, puisque volé à sa mère dès la naissance, alors qu’il avait été témoin de sa grossesse. Le non-dit qui a suivi ce drame s’est installé bien profond dans le subconscient de Fernando. C’est peut-être pour cela qu’il a toujours refusé les dossiers sur le Moyen-Orient. Jusqu’au jour où il est contraint de se rendre en Palestine. Un voyage comme un parcours initiatique où il verra toutes ses certitudes de fonctionnaire international ébranlées. « Rien ici ne ressemblait à son monde, à l’ordre, à la civilisation. » Il n’en reviendra pas indemne.

C’est un beau récit que nous livre Cyril Dion avec « Imago », son premier roman, je crois. Beau, parce qu’il est bien écrit. Comme tous les poètes – il a publié un recueil de poèmes en 2014 – Cyril Dion a le goût du mot juste. Beau, parce que les quatre destins dont il nous trace l’histoire ont la beauté troublante de la tragédie écrite dans le sang, les larmes et la poussière. Leur histoire nous touche parce que, quelque part, elle ressemble à la nôtre. Pas besoin de vivre à Gaza ou de travailler enfermé dans le bureau d’une organisation internationale pour se sentir prisonnier d’un monde de cupidité et d’ignorance qui nous entraîne inéluctablement dans sa valse infernale. Mais il faut avoir la sensibilité d’un écorché attentif aux pulsations du monde – Cyril Dion a co-réalisé avec Mélanie Laurent le très beau documentaire écologique « Demain » – pour en dire avec justesse la souffrance mortifère. Dernière chose enfin, « Imago » est aussi un roman politique. Il nous parle du drame palestinien, peut-être le plus vieux conflit au monde, sûrement la honte de la diplomatie internationale. La situation semble toujours inextricable. Et le temps qui passe n’arrange rien à l’affaire. « Dans les cœurs des plus petits grandissait la haine instillée par la souffrance des plus grands. » La violence et le sang ont encore de beaux jours devant eux. MO.

« Imago » – Cyril Dion – Actes Sud

By | 2017-12-01T16:49:55+00:00 1 décembre 2017|Nouveautés|0 Comments

Leave A Comment