Juana Salabert – La Règle de l’or

La haine en héritage

la Règle de l'or - Juana Salabert - Métailié« L’égorgeur aurait pu s’en prendre à des banquiers qui suscitent un tel rejet en ce moment, mais il a finalement opté pour des prédateurs à la petite semaine. Les « cash or » sont des proies plus faciles et plus accessibles que les premiers, aucun doute là-dessus, mais de là à en déduire que c’est le facteur déterminant de son choix… Cela semble trop évident. Pueril, même. »

Suceurs de sang

Décembre 2012. Il fait froid dans les rues de Madrid. Mais ce n’est pas la rigueur du climat, somme toute normale en cette saison, qui préoccupe ses habitants. C’est celle du plan économique élaboré « au nom de cette infâme règle d’or », « le remboursement de la dette au dessus de tous et de tout », imposé par la fameuse troïka aux pays malmenés par la crise de 2008. « Compétitivité, désindexation, externalisation… » La potion est amère et malmène bien des existences. « Les mois de chômage sont plus répandus que ceux avec salaires. » La précarité s’étend. Faute de moyens pour régler les factures, l’eau et l’électricité sont coupées. A bout de ressources et de résistance, certains, « aux frigos plus vides qu’une église le samedi à l’aube », se résolvent à vendre ou à escompter leurs bijoux de famille. De plus en plus de bijoutiers se lancent dans cette activité lucrative. C’est comme ça. Il y aura toujours des hommes pour tirer profit de la misère d’autres hommes. En Méditerranée, ce sont les passeurs. Dans les rues de Madrid, ce sont les « cash-or ». « De vrais suceurs de sang ». Evidemment, exercer cette activité de prédateur ne vous rend pas très populaire. Elle peut même vous attirer des ennuis. De gros ennuis. De ceux dont on ne se relève pas. Ainsi de Fabian Dominguez dont le cadavre égorgé est retrouvé abandonné entre deux poubelles. Sur son corps, un message: « Mort à l’usurier. Au voleur de carats d’or et de vies. La vengeance est servie et le sera encore. » Problème: il s’agit du troisième « cash-or » assassiné en quelques semaines. Avec, à chaque fois, un message similaire épinglé sur leur cadavre.

Bel enfoiré

L’inspecteur Alarde, une petite trentaine, est chargé de l’enquête. Forcément, une victime d’assassinat avait au moins un ennemi. A la police maintenant de le trouver. La difficulté avec un type comme Fabian Dominguez, c’est que, des ennemis, il en avait probablement une collection. Car, à vrai dire, le dernier bijoutier assassiné était un « bel enfoiré ». « Avare, abusif, despotique, méfiant comme on n’en fait plus et malpoli au plus haut point… ». Avec une spécialité: la collection de commérages, de demi-vérités, de fautes et de faiblesses propres à alimenter un chantage lucratif. Bref un joli CV d’ordure et une palanquée d’ennemis susceptibles de souhaiter sa mort. Pas étonnant donc si, en ce temps de crise et de disette, une de ses victimes eut décidé de mettre un point d’arrêt à la capacité de nuisance du bijoutier.

Famille je vous hais

Pour trouver qui aurait pu en vouloir à la victime d’un assassinat, la méthode la plus simple consiste généralement à interroger ses proches. La plus simple mais pas forcément la plus facile. Une famille peut être une véritable couveuse à frustrations, à rancoeurs et à traumatismes, refoulés derrière les masques des apparences mais prêts à jaillir à la moindre occasion. L’ouverture d’un testament en est une. Et  ce que l’on découvre alors n’est pas joli-joli. Pratiquement tous les personnages de « la Règle de l’or » pourraient faire leur la fameuse formule de Gide: « Famille, je vous hais ». Chacun a son histoire, ses secrets, ses fantômes. Même l’inspecteur Alarde, régulièrement hanté par des images « lointaines et funestes », sorties du « limon du passé ». Une histoire sombre au goût de sang et d’abandon. « Un passé qui ne passe pas. »

Récit de crise

La crise hante ce récit comme elle plombe le quotidien des gens. « (…) nous allons maintenant être les nouveaux Chinois, nous, les Grecs, les Portugais, les Espagnols. Les anéantis et les bafoués du Sud. » Même dans les quartiers favorisés se tiennent des « conciliabules inquiets derrière les portes. » Quid des « études à l’étranger des enfants » ou des « week-ends de ponts dans des villes de Toscane »? Partout des locaux commerciaux affichent « A vendre », « Fermé », « Local disponible ». Tout ça à cause d’Angela Merkel, « cette lionne allemande qui nous donne des ordres et nous dévalise peinarde ». C’est sûr, dans « la Règle de l’or », on est plutôt Podemos que Partido Popular. Quoiqu’il en soit, cette crise économique agit autant sur le moral que sur la morale des gens. Et dans les deux cas, elle les met au plus bas. « Derrière la plupart des crimes, il y a presque toujours l’argent. Le désir d’argent ou le manque d’argent. » Une règle qui vaut de l’or. MO

« La Règle de l’or » – Juana Salabert – Métailié

By | 2017-06-02T20:19:36+00:00 2 juin 2017|Nouveautés|0 Comments

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