« Kisanga » – Emmanuel Grand

Jeu de dupes

Kisanga - Emmanuel Grand« – La Chine est un empire. La domination est dans ses gènes. Quand ils sont arrivés en Afrique, ils se sont crus chez eux. Les Congolais ont mis du temps à réagir, mais ils ont fini par comprendre et ils les ont dégagés. Pour revenir au Katanga, ils sont obligés d’emprunter la petite porte.
– Et la petite porte, c’est nous.
 »

Far-West chinois

L’Afrique, c’est « le plus grand marché du XXIe siècle. » Et sur ce terrain, « certains ont pris une longueur d’avance. » Les Chinois par exemple. « La République Populaire de Chine investit en Afrique, cent vingts milliards de dollars par an depuis dix ans. » Mais personne n’est à l’abri d’une sortie de route. « Même les meilleurs commettent des erreurs. » Les Chinois « se sont crus au Far West. Ils se sont gavés, ils ont truandé l’Etat, exploité les locaux » et ont fini par se faire virer par Moïse Katumbi, alors gouverneur du Katanga. Mais les Chinois n’abandonnent jamais. Ils cherchent à contourner l’obstacle. Et une joint-venture peut être un bon moyen de le faire. « Plutôt que de rester sur le pas de la porte, ils préfèrent faire affaire avec Carmin. 50/50. Ils reviennent et nous entrons. » Telle est la présentation du projet Kisanga par Alain Butard, PDG de Carmin, une multinationale française de l’exploitation minière.

Gisement du siècle

Carmin s’apprête donc, avec la bénédiction du gouvernement français, à signer un accord de joint-venture avec une société chinoise, Shanxi Mining. L’objet de cette joint-venture est l’exploitation d’un gisement de cuivre en République du Congo, dans la région du Katanga. Kisanga, le gisement concerné, ne serait pas un « gisement ordinaire. » Le minerai qu’il contiendrait serait d’une « pureté rare » et en « quantités considérables » : « une fois et demie les réserves mondiales actuelles. Elles pourraient à elles seules fournir la totalité de la consommation de la planète pendant un demi-siècle. » Des chiffres à affoler non seulement les acteurs du secteur mais également tous les rapaces de la finance internationale. L’accord de joint-venture n’est pas encore signé que la spéculation est déjà lancée. Les chiffres qui circulent officiellement seraient sous-évalués. Les perspectives de plus-value sont énormes. Les banques d’affaires initiées rameutent leurs meilleurs clients. Il n’y en aura pas pour tout le monde.

Petites magouilles entre amis

Carmin, comme toutes les multinationales, ne s’embarrasse pas de moralité dans la poursuite de ses intérêts. Au début des années 2000, Raphaël Da Costa, journaliste d’investigation au journal « le Matin », avait soulevé un sacré lièvre concernant CMA, une filiale de Carmin en Afrique. « Corruption. Rétrocommissions au profit de responsables politiques. Financement de campagnes électorales. » Business as usual. Trois ans d’enquête qui néanmoins avaient fini dans les cartons, victimes de pression politiques trop fortes pour « le Matin ». « On ne met pas en cause des députés de la République, des secrétaires d’Etat ou des trésoriers de partis politiques impunément. » Raphaël Da Costa s’était retrouvé à terre et n’avait dû son salut, en tant que journaliste, qu’à son patron et ami, Philippe Dorget. Mais CMA était restée pour lui, « son fardeau, son obsession, sa chimère. » Et voilà que tout à coup, la chimère bougeait à nouveau. « Kisanga avait réveillé CMA. » Le nouveau projet de Carmin en Afrique devenait pour Raphaël Da Costa une opportunité inespérée de reprendre le combat et d’enfin « solder les comptes. »

Ethique du capitalisme

Envoyé sur le terrain, le journaliste va mettre la main sur un filon tout aussi prometteur que celui de Kisanga. «  des éléments compromettants liés à l’opération Antioche se trouveraient dans la nature quelque part en RDC. Des photos. » À la fin des années 1990, un embargo avait été décrété par l’Etat Français sur l’importation de matières premières en provenance de l’Afrique centrale, ceci afin de couper le flux de ressources qui alimentait toutes sortes de groupes armés qui terrorisaient les populations civiles. Parallèlement à l’embargo, la France avait lancé une opération militaire à caractère humanitaire, Antioche, destinée à sécuriser la région. Enfin, ça, c’était « la partie émergée de l’iceberg  ». La partie immergée consistait à sécuriser l’activité d’extraction et de transport de minerais de la CMA, filiale africaine de Carmin. Autrement dit, à permettre à la multinationale française de contourner l’embargo imposé, sur cette activité, par… la France. Faites ce que je dis… Le dossier de photos, planqué quelque part en RDC, apporterait sans ambiguïté la preuve de ce scandale. Du côté de Carmin comme de celui de l’Etat, c’est branle-bas de combat. Récupérer ce dossier, arme de chantage massif contre la France, est une urgence. Une seule consigne : agir rapidement et en toute discrétion « avant que cette bombe nous pète à la gueule. » Une équipe de barbouzes est envoyée sur place. Entre elle et le journaliste Da Costa, la chasse aux photos est ouverte.

« Kisanga » est un bon roman d’action bâti sur une trame géopolitique fictionnelle mais largement inspirée de faits réels. Au début, la surabondance de personnages oblige à un effort de concentration. Ensuite, la phase d’exposition terminée, tout le monde se retrouve en Afrique dans un récit très bien mené. La topographie précise et l’acuité avec laquelle certaines scènes sont décrites sentent le vécu. On ne doute pas qu’Emmanuel Grand soit allé en repérage sur place. Eh bien non. En fin d’ouvrage, une page de remerciement nous dit qu’il n’en est rien. L’auteur n’a travaillé que sur documentation de toute sorte. Le résultat est bluffant. Dans « Kisanga », les protagonistes sont multiples sans qu’il y en ait un pour sauver l’autre : les multinationales avides, cupides et sans morale, la finance internationale qui spécule sur tout, essayant de « s’en fourrer le plus possible dans les poches avant que le château de cartes s’effondre pour de bon  », l’Afrique, aux prises avec tous les démons de la nature humaine, mais à l’échelle du continent, la Chine qui n’en finit pas de pousser, à tout prix, ses pions sur l’échiquier mondial et, enfin, la France. La patrie des droits de l’homme, paraît-il. Ce n’est pas ce que nous montre l’actualité récente et, encore moins, le roman d’Emmanuel Grand. J’adore la morale de l’histoire tirée par le président de la République en personne. Non, notre démocratie n’est pas criminelle. « Elle est vertueuse, mais contrainte d’accomplir des crimes pour asseoir sa vertu. » C’est sûr, un président ne devrait pas dire ça. Mais vous, vous pouvez lire « Kisanga » sur la plage ; vous prendrez des couleurs sans vous ennuyer. MO

« Kisanga » – Emmanuel Grand – Liana Levi

By | 2018-07-10T10:08:38+00:00 10 juillet 2018|Nouveautés|0 Comments

Leave A Comment