« La Belle de Casa » – In Koli Jean Bofane

Alerte canicule

Mort d’une rebelle

La Belle de Casa - In Koli Jean BofaneIchrak est morte. C’est Sese Seko qui a prévenu Mokhtar Daoudi, le commissaire de Derb Taliane, quartier de Casablanca. Le corps de la jeune fille gît, au pied d’un escalier, à proximité de son domicile. « Une balafre lui barrait la poitrine et avait découpé son vêtement : une gandoura noire, brodée de fils d’or. » Un spectacle qui laisse le commissaire abattu. « Il exhala un long soupir et on vit nettement ses épaules s’affaisser. » La victime était loin d’être une inconnue pour lui. Lui aussi avait été confronté à l’insolence d’Ichrak. Lui aussi avait succombé à son charme. « Ses paroles avaient été désagréables mais l’homme aimait cette sensation électrique que la jeune femme avait laissée le long de sa moelle épinière. » Mais il aurait préféré ne l’avoir jamais rencontrée. « Elle avait, un jour, ou plutôt une nuit, été témoin de sa faiblesse. » Finalement, « c’était bien qu’elle ne soit plus là. » Mais l’enquête s’annonçait difficile. « Aucun suspect n’apparaissait. Pour l’instant n’importe qui pouvait l’avoir tuée. Il est vrai que le caractère rebelle de son amie en agaçait plus d’un, mais de là à l’assassiner…  »

Telle mère, telle fille

Si Ichrak « était d’une beauté exceptionnelle », elle avait également un caractère à la hauteur de son physique. Pas le genre de fille à se laisser marcher dessus. Une langue bien pendue, pas toujours bien appréciée dans une société où les hommes se conduisent tous en mâles dominants. « Elle est morte, et alors ? Elle savait que faire chier son monde, cette conne.  » Dixit un play-boy, maillot PSG, casquette Gucci. Ichrak était la fille unique de Zahira. « Si vous croyez qu’Ichrak était belle, fallait voir la splendeur de sa mère. Si vous pensez qu’Ichrak était incontrôlable, vous n’avez rien vu si vous ne connaissiez pas Zahira. » Les chiens ne font pas des chats. Zahira avait l’insolence et la liberté que concède la beauté. Tous les hommes la désiraient. Peu nombreux furent ceux qui connurent son lit. Suffisamment nombreux, néanmoins, pour entretenir l’ignorance sur le géniteur d’Ichrak. Un mystère qui perturbait la jeune fille et alimentait un ressentiment envers sa mère qui, sur le sujet, restait muette. « Je n’ai pas de comptes à te rendre. » Zahira était malade. Diabète mais surtout crises de schizophrénie qu’Ichrak redoutait. « À cause de toi, j’ai été insultée, humiliée. Les gens m’ont jeté des pierres, ils m’ont traitée de sorcière, de prostituée. Tu n’aurais jamais dû venir au monde ! » Ichrak s’échappait alors sur la terrasse, avec son MP3, et s’évadait en écoutant la lecture d’« A l’origine notre père obscur » de Kaoutar Harchi.

Koffi chéri

Cela fait quelques mois que Sese Seko, est arrivé au Maroc. Il vient du Congo. « Démocratique. Le grand. Le Zaïre, quoi. » Son projet était de rallier l’Europe. À Dakar, il était tombé sur un jeune pêcheur algérien qui lui avait proposé de l’embarquer clandestinement à bord du sardinier sur lequel il travaillait, pour l’amener en Normandie. Mais au bout de quelques jours, Sese avait été débarqué nuitamment dans un canot pneumatique, à quelques encablures de la côte marocaine. L’arnaque. Sese ne s’était pas méfié du passeur qui affichait des « airs de gentil garçon. » Pourtant, un détail aurait dû éveiller sa méfiance : « on aurait dit un Blanc. » Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Sese avait fini par prendre ses marques au Maroc. « Je m’adapte, j’ai des projets, c’est pas mal ici. » Et lui aussi était devenu arnaqueur. Plus précisément, « brouteur, un genre de cyber-séducteur africain. » Ses cibles, les femmes européennes seules ou délaissées pour lesquelles il jouait, sur internet, l’amoureux transi, leur soutirant au passage des « virements Western Union. » « Tu sais, en Europe, les gens ne vivent plus beaucoup entre hommes et femmes. C’est moderne là-bas. Beaucoup d’hommes vivent en couple, j’ai entendu dire. Alors les femmes, elles font quoi ? Heureusement, je suis là.  » Son pseudo ? Koffi le Grand Ngando. Koffi le Grand Crocodile. « Cela sonnait plus africain que Sese Seko, qui pouvait passer pour japonais ou n’importe quoi.»

La fille du bus

Un jour, dans un bus, Sese fait la rencontre d’Ichrak. Les filles, pour lui, ne sont pas seulement un fonds de commerce, elles sont une obsession. Il faut reconnaître qu’il n’est pas le seul dans ce cas. « La Belle de Casa » est une bonne illustration de la chronique que Kamel Daoud avait écrite, il y a quelques mois, sur « la misère sexuelle du monde arabe » et son « rapport maladif à la femme » – il vient d’ailleurs d’en rajouter une couche, il y a quelques jours, dans une tribune du journal Le Monde. Tous les hommes dans « la Belle de Casa » ne pensent qu’à « ça ». Riches, pauvres, commissaire ou professeur. La simple vision d’une belle femme les met dans un état proche de l’apoplexie. « Déflagration dans tout le corps », « violente turbulence interne  », « vertige », « défaillance », « envoûtement », « mode low-bat  ». Sans parler d’érection pratiquement instantanée. Des bêtes qui un jour, hélas, finissent par perdre tout contrôle.
Sese, la drague, ça le connaît. Faut dire que le garçon est malin et qu’il a de la tchatche. « Si les types qui ont voté les merveilles du monde étaient encore vivants, tu serais la huitième. » Du coup ça marche. « Elle éclata d’un rire cristallin qui sonna comme une mélodie venue des cieux aux oreilles de Sese. » Une femme qui rit est une femme conquise. Parait-il. Mais avec la farouche Ichrak, il en faut plus. L’insistant Sese parviendra quand même à repartir avec son numéro de portable. « Elle lui avait fait confiance d’emblée, alors que ça n’était pas son habitude ; sans doute parce qu’il mentait avec tellement de conviction. » Ichrak et Sese se reverront mais ne seront jamais amants. Juste associés. Sese a, en effet, proposé à Ichrak de bosser avec lui sur internet. Pour elle, avec des hommes bien sûr. « Les frustrés, ils auront toujours besoin de nous. » L’objectif n’est pas de « faire des saloperies  » devant sa webcam, mais d’amener les hommes à en faire puis à les faire chanter « screenshot à la main. » Après plusieurs tentatives de persuasion, Ichrak avait fini par accepter. Son premier gogo ressemblera au « président Hollande, mais avec des poches sous les yeux, les cheveux grisonnants, et pas du tout doté du même coiffeur. » D’autres suivront, dont des Marocains. Jeux dangereux. « Le monde était petit et leurs proies, en plus de son décolleté, avaient vu le visage de la jeune femme. »

Un vent de folie

Pendant ce temps, un vent brûlant souffle sur Casablanca, le Chergui. Parcourant l’Afrique subsaharienne d’est en ouest, il survole le Maroc, puis traverse la Méditerranée et, devenu Sirocco, longe les côtes de l’Espagne, de la France, voire de l’Italie quand il est en forme. Chergui – comme il est simplement dénommé – est un protagoniste majeur du roman. Son souffle brûlant a pour réputation de mettre « à rude épreuve le système nerveux des êtres, ainsi que tout ce qui y est connexe, telles l’âme et les émotions les plus enfouies. » Et depuis quelques jours, par un phénomène climatique trop scientifique pour moi mais que Jean Bofane, véritable Monsieur Météo, décortique – hautes et basses pressions, Golf stream, alizés, anticyclone des Açores, changement climatique, n’ont apparemment aucun secret pour lui -, Chergi est bloqué au-dessus de Casablanca, exerçant « une constante pression sur l’environnement, sur les corps et les âmes. » Sale temps aux conséquences imprévisibles. Il pourrait ne pas être étranger à la mort d’Ichrak. « La fragilité humaine lorsqu’un souffle onirique concourt à l’exacerbation des sentiments. »

« La Belle de Casa » est un roman léger qui raconte avec humour des choses qui ne sont pas légères. Il nous parle de misère et de lutte pour s’en sortir. Un combat quotidien pour les derniers de cordée, spécialement dur pour ceux qui ont la peau noire et dont personne ne veut. Le Maroc n’est certes pas la Libye – « Les Noirs, on les aime pas, comme partout, mais là, encore moins qu’ailleurs » – mais là aussi ils sont confrontés au racisme. Ce qui sauve les Africains c’est sans doute un certain fatalisme, mais c’est surtout une énergie de dingue comme dirait Manu, qui fait qu’ils ne baissent jamais les bras et voient toujours, dans un grand éclat de rire, le verre à moitié plein. Sésé en est l’illustration typique. Il voulait voir Deauville et il a vu Casa. Il s’en fout. « Cet effronté de Congolais qui ne savait jamais rester à sa place » s’est adapté. Il s’est glissé dans le flot des rues de Casa – dont Jean Bofane, qui s’est rendu sur place, nous restitue l’ambiance avec justesse – et trafique comme tout le monde, comme il peut, pour «  nouer les deux bouts du quotidien. » « La Belle de Casa » est un roman qui ressemble à un sapeur congolais ; un mélange de style et d’excentricité qui attire et séduit. À savourer avec un verre de punch et/ou un pétard à portée de main. Que du bon, man. MO

« La Belle de Casa » – In Koli Jean Bofane – Actes Sud

By |2018-09-23T17:32:31+00:0023 septembre 2018|Nouveautés|0 Comments

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