« Le Bruit du dégel » – John Burnside

Le métier de vivre

Bruit du dégel - John Burnside« Papa avait coutume de dire, à sa manière mi-brouillonne, mi-blagueuse, que la meilleure maison est celle dont on ignore où elle se trouve à moins de déjà le savoir. Ça valait pour notre vieille maison et ça valait pour celle-ci, et c’était là un premier point de ressemblance, mais ce qui me poussa vers la maison de cette inconnue, ce qui m’attira, comme l’enfant attiré, malgré lui, jusqu’à la maison de la sorcière dans un conte de fées, ce fut aussi le souvenir tentant qu’elle suscitait, un souvenir disant qu’un jour j’avais vraiment été heureuse et que, par conséquent, je pouvais l’être à nouveau.  »

Couple de cinéma

Kate est étudiante en cinéma. Elle cohabite avec un garçon, Laurits, avec lequel elle entretient une relation pas vraiment épanouissante. « Nous partagions un appartement. Nous nous saoulions ensemble presque tous les soirs. Parfois nous faisions l’amour, bien que je ne sois pas sûre que faire l’amour soit le bon terme. » Plus âgé que Kate, Laurits donne des cours de littérature et de cinéma. « Grand, beau, puissamment intelligent, imaginatif », Laurits est un charmeur auquel il est difficile de résister. Surtout si on manque d’assurance et de confiance en soi. C’est précisément le cas de Kate, paumée et profondément marquée par le décès récent de son père qui l’a élevée. C’est ainsi qu’une coucherie étudiante d’un soir se transforma en cohabitation chaotique. Car si Laurits possède ce côté ténébreux indispensable à la panoplie du séducteur, il s’agirait plutôt chez lui d’un « côté obscur » aussi morbide pour lui que pour son entourage. Un côté sombre et inquiétant où il finira par se perdre.

Le pacte

Laurits n’enseigne pas seulement le cinéma, il est également réalisateur, même si sa production relève plutôt de l’expérimentation artistique que de la réalisation proprement dite. Ses films, composés de collages « à partir de bobines de récupération mêlées à des scènes qu’il tournait lui-même », sont aussi complexes que le personnage. Pour alimenter son inspiration, il envoie Kate poser des questions à des inconnus. « Des questions du genre : Quel est votre plus beau souvenir d’enfance ? Quel fut votre moment le plus heureux ? Si vous deviez renaître sous une autre forme, laquelle choisiriez-vous ?  » Et c’est ainsi que Kate tombe un jour sur Jean Culver, une vieille femme qui fendait du bois dans son jardin. « Il faut que je fende un peu de bois tous les jours. C’est ma façon à moi de chasser le cafard et de me purger le sang.  » Vive et perspicace, Jean comprend tout de suite que Kate n’est pas au mieux et que son état n’est peut-être pas étranger à l’abus d’alcool. Elle l’invite donc à prendre une infusion. « Je vous offrirais volontiers quelque chose de plus costaud mais je constate que ce serait malvenu. » Et elle lui propose un pacte à la Shéhérazade. Elle acceptera de répondre aux questions de Kate dans cinq jours à condition que celle-ci se soit contrainte à l’abstinence durant cette période. Kate accepte. Quelque chose lui disait que cette rencontre ne serait pas anodine. Comme si une fenêtre allait s’ouvrir dans son existence sur une nouvelle perspective. Une promesse d’autre chose. Quelque chose de bien. « La requête était incongrue, mais ce fut alors que ma vie changea. »

Clandestins

Le récit de Jean sera multiple. Ce sont plusieurs parcours de vie qu’elle va raconter au cours de ses rencontres successives avec Kate, autour de tasses de thé et d’assiettes gourmandes. D’abord le sien, bien sûr, marqué par deux deuils douloureux, celui de son père, assassiné quand elle avait douze ans, puis celui de Lee, l’amour de sa vie. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, Lee est une femme. Bien que considérée depuis toujours comme un garçon manqué, Jean ne s’était jamais interrogé sur sa sexualité jusqu’à sa rencontre avec Lee. « Les hommes ne m’attiraient pas, cela dit, je n’en connaissais pas de terriblement attirant donc je pensais que ça venait de là. » Ce n’était pas le cas de Lee qui souhaitait se marier et fonder une famille. Ce qu’elle finit par faire. « (…) elle faisait une terrible erreur. Pas seulement vis-à-vis d’elle-même, mais de nous deux.  » Effectivement, le destin de Lee prouvera qu’elle avait fait le mauvais choix. Il y a aussi les parcours de Jeremy, le frère de Jean, et de ses deux enfants, Simon et Jennifer. Jeremy a assisté en direct à l’assassinat de son père, à l’angle des rues « Ashland et Vine  » – le titre original du roman. Il avait tout juste quinze ans mais son adolescence prit fin ce jour-là. Sa vie ne fut ensuite qu’un leurre, construit sur des illusions, seule façon de « pouvoir vivre en paix au sein du chaos. » « Faire comme si » fut son mantra. « Comme si Dieu existait et comme si l’Amérique était le pays de la liberté et la patrie des braves, toujours. » Mais on ne peut pas vivre dans le mensonge éternellement. Même quand on travaille dans les services secrets. Un jour, Jeremy enverra tout valser. « Fini le comme si. Plus que de l’ici et du maintenant. Advienne que pourra. » Son fils, Simon, voulut, comme ce père trop absent qu’il admirait, mener une vie normale. Comme lui, il affichait une foi « en l’ordre, le foyer et la tarte aux pommes. » Mais il lui manquait « la philosophie sous-jacente pour comprendre qu’il s’agissait d’une illusion nécessaire. » Sa sortie de route fut plus rapide que celle de son père. Il s’engagea pour aller se battre au Vietnam. Ce qu’il y vécut le poussa à la désertion. «  C’était une guerre injuste, j’en suis désormais convaincu, mais ce qui comptait à mes yeux, c’était qu’elle était déshonorante. » Par la force des choses, il entra dans la clandestinité. Jennifer, sa sœur, ne chercha jamais le compromis. Rebelle dès l’enfance, elle refusa de mener une existence « réglo » parce que « si on se conformait à ça, on acceptait la ségrégation. On acceptait la guerre. On acceptait le sexisme. » Elle fut donc de tous les mouvements de lutte qui agitèrent la société américaine des années 60. «  Tout remettre en cause » fut son mantra. À l’opposé de celui de son père. Elle en paya le prix fort en passant sa vie dans la clandestinité. Radical.

En lisant « le Bruit du dégel », ceux qui avaient encore la naïveté de croire que la vie est un long fleuve tranquille en seront pour leur frais. En refermant le livre, on se dit que le bonheur est définitivement un coup de chance. Quoique vous fassiez, vous n’avez aucune certitude de l’atteindre. Ceux qui ont choisi la conformité et le respect des normes ont échoué. Ceux qui se sont rebellés contre la société ont échoué. Inutile donc de le chercher. Il faut juste savoir profiter de l’instant et des plaisirs minuscules qu’il peut offrir. Mais ça, on le comprend souvent trop tard. « Il faut toute une vie, à certains d’entre nous en tout cas, pour comprendre que les meilleures choses sont les petites choses quotidiennes, ennuyeuses. Qui ne sont pas vraiment ennuyeuses bien sûr. C’est juste qu’on n’a pas assez d’imagination, quand on est jeune, pour voir ces tâches et ces rituels quotidiens sous leur vrai jour. » Savoir profiter de l’instant, donc, mais également ne pas se laisser abattre par les épreuves inévitables. « Nous sommes tous amenés à pleurer quelqu’un, dit-elle. Le truc, c’est qu’il ne faut pas envoyer promener tout le reste. » Car dans tout le reste, il y a du beau et du bon à prendre et à vivre. Telle est la leçon de vie que Jean souhaite transmettre à Kate à travers ses récits d’existences ratées, à commencer par la sienne. Subrepticement, le message passe. Au fil des jours, alors que Jean, malade, décline, Kate, personnage jusqu’ici sans épaisseur, reprend des couleurs. Grâce à Jean, elle prend conscience qu’il est temps, pour elle, de tourner la page, de s’affranchir de la tutelle castratrice de son père ou de Laurits. De percer cette couche de glace qui la paralyse et d’affirmer, enfin, sa « présence au monde. » Ça tombe bien, voici que s’annonce le printemps. Le temps du dégel. De la renaissance. Pour Kate s’ouvre un nouveau chapitre de son existence. Pour nous, se referme un livre mélancolique et poétique. Il nous a raconté des destins individuels qui ont fait ce qu’ils pouvaient pour exister, en dépit de l’adversité. Il nous laisse songeur. Pas facile le métier de vivre. MO

« Le Bruit du dégel » – John Burnside – Métailié

By |2018-09-18T11:26:28+00:0018 septembre 2018|Nouveautés|0 Comments

Leave A Comment