« Les Casseurs d’os » – Sébastien Meier

L’utopie n’est plus ce qu’elle était

Les Casseurs d'os - Sébastien MeierBienvenue en Bohème, avatar de l’Utopia de Thomas More, quelque part aux confins de la Suisse, l’Autriche et l’Italie. Une version libertaire de l’Etat helvétique. Mêmes paysages mais pas la même mentalité. La capitale se nomme Volia, comme l’organisation anarchiste russe. Deux autres villes portent les noms d’anarchistes célèbres : Durutti et Malatesta. Conservateurs, passez votre chemin. Le pays est gouverné par la « gauche libérale » depuis une dizaine d’années. Le régime est celui d’un « communisme libertaire » – oxymore ? La propriété privée a été abolie et le « revenu de base inconditionnel » instauré. Ici, on vit en communauté, on mange du tofu, on boit beaucoup, on fume pas mal – des joints, bien sûr – et les pharmacies vous délivrent, sans ordonnance, toute sorte de drogues récréatives. Cool. Du coup, on fait beaucoup la fête où la plupart du temps tout est permis. Incongruité, la Bohème est une monarchie. Incongruité encore, les anarchistes qui la peuplent adulent leur reine Patricia. Allez comprendre.

Loups gris

La Bohème, c’est une sorte de ZAD à l’échelle d’un pays. Même mentalité, même fragilité. Car ici comme ailleurs, dans l’ombre,  s’agitent toujours les partisans de l’ordre, les pourfendeurs de la liberté individuelle, les ennemis de l’utopie. Une rumeur prétend que les loups sont de retour dans les forêts de la Bohème. Mais il semblerait qu’il ne s’agisse pas des canidés qui peuplaient jadis la contrée. Ceux-ci seraient de la race des Loups gris qui sévissent en Turquie. Des fachos de la pire espèce. Une autre rumeur prétend que le gypaète barbu serait lui aussi de retour. Emblème de la Bohème, c’est un vautour à l’envergure impressionnante. On le surnomme « le casseur d’os. » Mais lui, contrairement à certains, ne brise que les os des charognes.

Espoir brisé

Ludivine Berger est une jeune chercheuse en Histoire. Son thème actuel de recherche : « la survivance du fascisme bohémien dès 1945, et surtout son financement. » Elle s’intéresse en particulier à « un groupuscule néonazi, Sainte Bohème, officiellement dissout en 1945 » mais que Ludivine soupçonne d’être toujours vivace, n’attendant qu’une bonne occasion pour ressurgir. A ce propos, elle a rendez-vous dans un chalet de montagne avec un individu devant lui apporter les preuves d’un scandale de corruption éclaboussant le gouvernement de la Bohème. « Les racines qu’elle déterre sont si solides qu’elles vont craqueler le présent et peut-être même l’avenir. » Enfin, auraient pu. Le rendez-vous de Ludivine tourne au guet-apens. Son corps est retrouvé par un garde forestier, les os du visage fracassés.

Travelotte d’investigation

Elias Neumann, la petite trentaine, est journaliste d’investigation dans un magazine au titre plus éloquent que Médiapart : « No Pasaran ! ». Comme il se doit, il est dirigé par une « rédactrice en cheffe ». Oups. A ses heures, Elias est également travesti dans un cabaret sous le pseudonyme de « LaGarçonne ». D’un intello comme lui, on se serait attendu à davantage d’originalité. Les «  travelottes » – oups encore – qui l’accompagnent se surnomment « Derrida » et « Notre-Dame-des-Oeillets » ; ça a une autre allure. Elias vit en communauté dans un immeuble du quartier de « la butte Valence », « le cœur anarchiste de la ville et le foyer d’activistes le plus important du pays.  » Dans « No Pasaran ! », il vient de publier un article qui fait beaucoup de vagues. Même dans les pays hors norme comme la Bohème, les hommes restent ce qu’ils sont : des cupides. Le gouvernement de « gauche libérale », ministre de l’Economie en tête, se trouve impliqué dans un vaste scandale de corruption au profit d’une multinationale au nom évocateur : Monstlé. Il semblerait en outre qu’il y ait un lien entre l’enquête que menait Ludivine Berger et les révélations d’Elias Neumann. Vieille coutume locale, les tambours roulent dans la ville pour réclamer la démission du gouvernement. Mais qui pour le remplacer ?

Flique et flic

Deux policiers vont collaborer sur le meurtre de Ludivine Berger. D’abord Elodie Fasel, la cinquantaine, mariée, deux enfants, mais en pleine crise de couple. Il semblerait que les problèmes de couple soient consubstantiels au métier de flic – pardon, « flique ». Pas un polar où l’enquêteur en chef ne doit gérer, en sus de son investigation, des relations plus que tendues à la maison. Incompatibilité d’emploi du temps généralement. Associé à Elodie pour son enquête, Eugène Young incarne lui aussi un des poncifs du polar : l’enquête foirée qu’on traine depuis des années comme un boulet. Mais contrairement au poncif, Eugène n’a pas noyé ses remords et ses regrets dans l’alcool. Il s’est contenté de se mettre en retrait en attendant la retraite. A près de soixante ans, il vit avec sa mère qui, presque octogénaire, continue d’écouter Kate Bush et n’a toujours pas déposé les armes d’une vie de militantisme anarchiste sans compromis. Seule concession à l’âge, la «  vieille hippie » a abandonné les psychotropes au profit du vin qu’elle consomme sans modération. Au pays de l’intolérance zéro on trouve quand même des mauvaises langues pour dire qu’« elle a une descente qu’on aimerait pas monter à vélo. » Peut-être boit-elle pour oublier qu’elle a « donné naissance à un poulet », facétie du destin dont elle se serait bien passée.

Mauvais genre

Sébastien Meier est un écrivain engagé avec un goût prononcé pour l’altérité. Avec « Les casseurs d’os  » il a écrit un roman doublement militant: pour la diversité sexuelle et contre l’économie libérale. Justes combats. Le problème – selon moi – c’est qu’il a choisi d’envelopper ses propos dans une intrigue policière, qui plus est, plutôt convenue. Le coupable est connu dès le début et aucun développement imprévu ne vient bousculer une enquête sans suspens. Du coup, on s’ennuie un peu. En outre, c’est peut-être paradoxal, mais ce n’est pas parce que le polar appartient à la littérature de genre qu’il était la bonne famille littéraire pour une défense et illustration du transgenre. Surtout quand on choisit, comme Sébastien Meir, de renforcer son propos militant par une écriture elle-même militante.

Ecriture disruptive

Au début du livre, un avertissement nous informe que l’auteur utilise, dans son roman, les règles grammaticales du « français bohémien ». Celui-ci reflète la stricte égalité des sexes qui s’applique en Bohème. Le pronom personnel de la 3e personne du pluriel devient « ielles » lorsqu’il s’applique à des personnes des deux sexes ; au singulier, il s’écrit « iel » lorsque le sexe est indéterminé. Cela nous donne des phrases comme « Ielles s’enfoncent dans les bois » ou comme « Et si le tueur n’a pas fait disparaitre le corps de Berger, c’est soit qu’iel voulait qu’on le trouve, soit qu’iel a été dérangée. » – remarquez le féminin de « dérangée ». S’agissant des noms communs, une règle tout aussi disruptive mais moins contraignante à l’usage que l’écriture inclusive, s’applique. Le substantif masculin est systématiquement doublé et précédé – séquelle machiste – par sa forme féminine : on n’écrira pas simplement « les Bohémiens » mais « les Bohémiennes et Bohémiens  ». Là où Sébastien Meier s’est amusé, j’ai soupiré. Étais-je bien dans un polar aux Editons Fleuve noir ou dans un roman des Editions de Minuit ? Je dois avouer que mon féminisme se limite à un support inconditionnel au mouvement #metoo et à la totale égalité salariale entre hommes et femmes. Dès qu’il s’agit de s’attaquer à la langue française, quelles que soient ses incohérences, ses bizarreries, ses anachronismes, je bloque.

Ecrivain suisse tout juste trentenaire, Sébastien Meier n’en est pas à son premier roman. Il a déjà, derrière lui, une trilogie policière que je n’ai pas lue mais qui bénéficie d’une rumeur flatteuse. Il est clair que ce garçon a du talent. C’est un écrivain engagé, militant de l’altérité dans tous les domaines. D’un physique avenant, il n’hésite pas à se travestir. A l’instar du groupe Téléphone, il rêve d’un autre monde, « d’une Terre moins terre à terre. » A l’instar de ses personnages, il a le goût du risque et de la provocation. Ce n’est sûrement pas un défaut même si on ne réussit pas à tous les coups. Que les plus aventureux que moi n’hésitent pas à se plonger dans ce roman transgenre dans tous les sens du terme ; ils ne seront pas déçus. MO

« Les Casseurs d’os » – Sébastien Meier – Fleuve Noir

By | 2018-07-01T17:13:24+00:00 30 juin 2018|Nouveautés|0 Comments

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