Les lions sont morts – Mick Herron

Les Tocards se rebiffent

Les lions sont morts - Mick Herron« Le Placard, qui ne s’appelait pas réellement ainsi – il n’avait pas de nom -, était ouvertement reconnu comme une décharge : on ne faisait généralement qu’y passer, car ceux qui s’y trouvaient démissionnaient rapidement. C’était le but recherché : allumer un panneau « Sortie » au-dessus de la tête de ses occupants. On les appelait les Tocards. Les Tocards du Placard. Personne ne savait plus qui avait trouvé la rime. »

Dégraissage à tous les étages

Pas si tocards que ça en fait. Juste victimes d’un dégraissage social qui, en ces temps de restriction budgétaires, n’épargne pas le Security Service. Le fameux MI5. Un audit « que l’on pourrait plutôt qualifier d’Inquisition » est en cours. Comme partout ailleurs, il s’agit de réduire les coûts. Et donc le personnel. Mais pour ne pas avoir à payer d’indemnités de licenciement, les « gens du bout du couloir  » ont décidé de conceptualiser la notion de placard. Ils ont investi un petit immeuble de bureaux quelconque d’un quartier quelconque, loin de Regent’s Park, le siège du MI5. Tous les prétextes sont bons pour y envoyer les gens dont ils voudraient se débarrasser à moindre coût. L’idée est de les submerger de tâches administratives ou rébarbatives pour les démoraliser et les pousser à la démission. Pas gagné, la résistance à la torture faisant partie de l’entrainement des agents secrets.

L’ile du Diable

Actuellement, ils sont neuf à occuper le Placard. Au premier étage, il y a Roderick Ho, seul dans son bureau envahi de « végétation électronique » et de boites à pizza vides. Le geek de service. À l’« extrémité du spectre de l’autisme  » pour certains ; « très bien classé dans le palmarès des connards » pour d’autres. C’est selon. De l’autre côté du mur, Min Harper et Luisa Guy partagent le même bureau. Et, depuis quelques mois, le même lit. Min s’est retrouvé au Placard après avoir oublié dans le métro un disque comprenant des informations secrètes. Quant à Luisa, « elle avait foiré une filature, une erreur qui avait répandu des armes dans la rue. » River Cartwright, petit-fils d’une légende du métier, occupe le bureau d’en face. Lui a été exilé au placard pour avoir foiré un exercice d’évaluation qui avait créé une véritable panique dans une gare londonienne. Le bureau voisin du sien est occupé par les deux derniers arrivés, Marcus et Shirley. Marcus Longridge, « la quarantaine, noir », élégant. Un ancien des Opérations. Pas un « costard » ; un « samouraï ». Mis au placard à cause de son addiction au jeu. Shirley Dander, un mètre soixante, « l’allure vaguement méditerranéenne (arrière-grand-mère écossaise, camp de prisonniers de guerre à proximité, détenu italien le jour de sa libération). » Le motif officiel de son assignation au placard était sa soi-disant instabilité. En fait elle avait « mis KO d’un seul coup de poing » un collègue qui la harcelait sexuellement. En plein milieu de la cantine. Ça ne se fait pas. Non-respect des procédures pour « comportements inappropriés ». Direction, le Placard, « l’équivalent de l’ile du Diable pour espions. » A l’étage au-dessus se trouvent les deux derniers bureaux. Celui de Catherine Standish, une célibataire de cinquante ans. Un passé d’alcoolique sévère lui a valu son billet pour le Placard. Aujourd’hui, au « régime sec  », elle encaisse sans sourciller les vannes pas cool de son patron, Jackson Lamb. L’occupant du bureau d’en face. En surpoids. Hygiène de vie déplorable. Whisky et cigarettes. Aucune activité physique « à part décrocher le téléphone pour commander un curry. » Plutôt odieux, il accable ses collaborateurs de commentaires acerbes. Mais il aboie plus qu’il ne mord. Esprit aussi vif que caustique, il sait à peine se servir d’un ordinateur mais excelle à analyser des données et à assembler les morceaux d’un puzzle. Ça tombe bien ; on va avoir besoin de ses talents.

Mort au combat

Dickie Bow est un ancien agent secret, retiré depuis longtemps du métier. « La dernière fois que Bow a été en service, James Bond était joué par Roger Moore. » Il exerçait ses talents à Berlin, du temps où la ville était surnommée le « Zoo des Barbouzes ». C’était la bonne époque de la guerre froide quand les espions étaient plus nombreux que les diplomates – quand ils n’exerçaient pas les deux métiers à la fois. Puis vint la chute du Mur avec ses dégâts collatéraux dans la profession. « Merci mon vieux, mais je crains qu’on n’ait plus trop besoin de ton, euh… savoir faire.  » Dickie Bow s’était retrouvé au chômage et s’était reconverti en tenancier de sex-shop. Mais « on n’abandonne pas certaines professions, même longtemps après la retraite.  » On perd sa carte du Service, pas ses réflexes. Aussi, le jour où Dickie Bow est tombé dans un pub sur un « fantôme du passé  », la mécanique s’est remise en marche. «  il avait regardé l’heure, vidé sa Guiness, replié le Post, puis il était sorti.  » Comme dans un film. Commence alors une filature que Dickie Bow n’achèvera jamais. Il est retrouvé un peu plus tard, assis dans un bus. Mort. Crise cardiaque dira l’autopsie. Pas étonnant pour le commun des mortels vu l’hygiène de vie – alcool, tabac et nourriture grasse – de Dickie Bow. Étonnant pour un agent secret comme Jackson Lamb, qui avait fréquenté l’ancien espion à Berlin. Que faisait Dickie Bow dans un bus, sans ticket, en rase campagne, alors qu’il aurait dû être dans son sex-shop de Soho ? Étrange et pas clair. Pour le Tocard en chef, trouver ce qui s’est vraiment passé est une question d’honneur. « Quand on a fait la guerre avec quelqu’un, on s’assure qu’il est enterré sous la bonne pierre tombale. Pas une qui dit « Clamsé » alors qu’elle devrait dire « Mort au combat ».  »

Babysitting

Au même moment, une mission « off the record », autrement dit plus secrète que secrète, est confiée par un gars du siège à deux Tocards, Min et Luisa. « Du babysitting. » En clair, assurer la protection d’une personnalité. Un oligarque russe. « Il y a un siècle on l’aurait appelé un seigneur de la guerre. Il y a vingt ans, un mafieux. Mais aujourd’hui, c’est surtout un milliardaire. »
Une rencontre top secret, entre un membre du MI5 et l’oligarque, doit avoir lieu. Le Russe aurait des ambitions politiques que le Service pourrait l’aider à concrétiser. À charge de retour. L’entretien doit se dérouler dans une suite située au soixante-dix-septième étage de l’immeuble le plus haut de la City. « L’Aiguille »,  comme l’ont surnommé les Londoniens. Un cadre idéal pour un remake du 11 septembre. Par ces temps d’attentats, les services secrets sont donc sur les dents. «  les oligarques russes n’étaient pas la race la plus aimée de la planète, et quelque chose pouvait toujours aller de travers. » D’ailleurs, le Russe ne se déplace pas sans ses deux gorilles. Du genre pas vraiment flexible. « Vous dictez les règles. Nous faisons de notre mieux pour les respecter.  » Avec de telles dispositions, il serait étonnant que la rencontre se passe comme prévu.

Dans « Les lions sont morts  », comme dans tous les romans d’espionnage, il faut se méfier des faux-semblants et des pistes trop évidentes qui finissent en impasse. Les lions ne sont donc pas morts – enfin, pas tous – ; ils sont juste vieux et fatigués. Et avant de mourir, certains rêvent d’un ultime baroud d’honneur, histoire de prouver que « l’Histoire ne pardonne jamais.  » Dans « Les lions sont morts  » il sera donc question d’une base secrète soviétique rayée de la carte suite à un accident nucléaire – selon la version officielle, du moins -, d’agents endormis depuis longtemps sur le point d’être réveillés – mais par qui et pour quoi ? – d’un petit village de grande banlieue trop typique pour être honnête – « Plus le terrain est amical, plus les natifs sont effrayants » – et d’un oligarque russe aux intentions troubles. Mais les véritables héros du roman de Mick Herron sont les Tocards. Impossible de ne pas s’attacher à ces personnalités si différentes les unes des autres, chacune avec sa propre fêlure et ses propres talents. On pense un peu à cette pub où des retraités, placés en maison de retraite par leur famille, saisissent la moindre occasion pour s’échapper et s’éclater à l’extérieur.
« Les lions sont morts » est un roman d’espionnage, mené de main de maitre, qui mélange allègrement les genres. Agatha Christie et John Le Carré. L’espionnage à l’ancienne et les escrocs d’aujourd’hui. Le tout, avec beaucoup d’humour. Dans les descriptions, les réflexions ou les dialogues. De cet humour subtil que la tradition attribue aux Anglais. « À Londres, le Code de la route s’applique selon un barème précis : pour les automobilistes c’est une règle ; pour les taxis, une indication ; pour les cyclistes, un inconvénient mineur. » So British. « Dead lions » are good for you. MO

« Les lions sont morts » – Mick Herron – Actes Sud

By | 2017-07-16T12:11:29+00:00 16 juillet 2017|Nouveautés|0 Comments

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