« Leurs enfants après eux » – Nicolas Mathieu

Foutre le camp

Leurs enfants après eux - Nicolas Mathieu« Soudain en regardant Beverly Hills à la télé, de hautes mélancolies le prenaient. Ailleurs, la Californie existait, et là-bas, c’est sûr, les gens menaient des vies qui valaient le coup. Lui, il avait des boutons, des baskets trouées, son œil foutu. Et ses parents qui régnaient sur sa vie. Bien sûr, il contournait les ordres et défiait constamment leur autorité. Mais tout de même, ces destins acceptables restaient hors de portée. Il n’allait quand même pas finir comme son vieux, bourré la moitié du temps à gueuler devant le JT ou à s’engueuler avec une femme indifférente. Où était la vie, merde ?  »

Nous sommes au début des années 90, dans une de ces vallées du bassin lorrain où des structures rouillées et abandonnées témoignent de ce que fut un jour cette région : le poumon encrassé des trente glorieuses. «  les hauts-fourneaux d’Heillange avaient drainé tout ce que la région comptait d’existences, happant d’un même mouvement les êtres, les heures, les matières premières. » Bien que fictive, Heillange est l’archétype de ces villes de la vallée des « anges » Hayange, Florange, Gandrange,…, dont les noms raisonnent aujourd’hui comme ceux de soldats tombés pour la France, lors d’une cérémonie du 11 novembre.

Famille, je vous hais

C’est l’été et Anthony, quatorze ans, « s’emmerde comme pas permis. » Mal dans sa tête, mal dans son corps, mal dans ses fringues. Il « se contentait de vivre par défaut, nul au bahut, piéton, infoutu de se sortir une meuf, même pas capable d’aller bien. » Comme pour les adolescents du monde entier, « ses parents étaient des cons. » Chez ceux d’Anthony, tout était petit : « leur taille, leur situation, leurs espoirs, leurs malheurs même, répandus et conjoncturels. » Ils habitent un pavillon aux « murs en placo », échangé contre « vingt ans de traites. » Son père boit. Sa mère fume. Et inversement. Pour sortir du chômage, son père n’a eu d’autre choix que de créer son propre job. Macronien avant l’heure, il est devenu jardinier indépendant. Parfois, Anthony lui donne un coup de main. Sa mère est employée de bureau. Ils vivent en permanence en équilibre précaire « sur la frontière qui départageait les gens modestes des pauvres établis. » Épuisant.« Et dire qu’ils n’avaient même pas cinquante piges. Leur tour était passé vite, ils n’avaient pas beaucoup profité. »

You could be mine

En bon adolescent qui se respecte, Anthony est obsédé par les filles. Ça tombe bien, dans le camp d’en face, « bourge » ou pas, « c’est la même ». Mais avec son œil à moitié fermé qui lui fait un « visage de traviole », Anthony n’a pas trop le physique du play-boy. Difficile pour lui de « choper ». Il en a bien embrassé une, une fois, au fond d’un bus. «  Mais elle n’avait pas voulu se laisser toucher les seins. Du coup, il avait laissé tomber. » Faut pas déconner.
Pour meubler l’ennui, Anthony fume. Et comme il y a beaucoup à meubler, il fume beaucoup. Et pas que des cigarettes. Anthony traîne avec son cousin, plus âgé. Pas beaucoup de distractions dans le coin. Heureusement, il y a le lac et sa « plage des culs nuls » « baptisée ainsi par excès d’optimisme, parce qu’on n’y voyait guère que des filles topless, et encore. » C’est néanmoins là qu’Anthony rencontre pour la première fois Stéphanie, « une meuf imprenable » qui va l’obséder quelques années durant. « Il faut bien que tout commence ». Avec « Steph », Anthony ne lâchera jamais l’affaire. Elle a beau le prendre de haut – « elle n’avait pas envie qu’on la voit en ville avec ce reuleuleuh » – il ne se laisse pas déstabiliser. Sa candeur, sa naïveté, le protègent. Chaque occasion de rencontrer Steph est pour lui une occasion de pousser ses pions. Et la pimbêche est bien forcée de reconnaître que ce « cassos », en dépit de son petit gabarit et de « l’inexactitude » de son visage, n’est pas dépourvu de charme.

Lutte des classes

Mais il y a de la concurrence. Les fils de la bourgeoisie locale sont également en chasse. Ils sont beaux et cools, pieds nus dans leurs Vans. « Des surfeurs du dedans » qui se tapent toutes les meufs. « Personne ne pouvait les blairer ». Anthony si emprunté, maladroit, admire leur facilité d’être, l’espèce de fluidité avec laquelle ils font les choses. Tout semble si simple, si évident pour eux. Ça n’empêchait pas certains d’avoir des « pubertés difficiles ». Bien fait. Quant aux filles, elles ont « des dents blanches, de grands fronts et de tout petits culs. » Mais a priori inabordables. Chez ces gens-là, on ne se mélange pas. À chacun sa classe. À chacun sa place. Les jeunes prolos sont tolérés aux soirées uniquement parce qu’ils ont du « bédo » à fumer. Pas une raison non plus pour s’écraser et ne pas tenter sa chance.

Cité de l’ennui

Plus bas dans la hiérarchie sociale, il y a la cité et ses habitants. « Entre les paraboles et le linge qui séchait, on voyait le crépi se déchirer, la rouille gagner les balcons, dégouliner des tuyaux d’évacuation, s’emparer des façades en coulures brunes. » N’y vivent encore que ceux qui n’ont pas les moyens de fuir ou de s’endetter pour acquérir le pavillon de leurs rêves. Pour ses jeunes habitants, l’avenir ne ressemble à rien qui fasse rêver. Du coup, ils se lèvent tard et squattent la dalle à longueur de journée, « crachant par terre et fumant des joints. » Qu’est-ce qu’on fait ? est « la question rituelle, la même dix fois par jour. » Les plus malins dealent. Parmi eux, Hacine, « un cœur de dix-sept ans pris dans les barbelés. » Devenus adultes, les moins malchanceux finissent par se ranger. Intérim, « petit CDI chez Carglass ou Darty  », les mômes, les crédits. « La mort devenait par instants un sort enviable. »

Un monde qui change

Les années s’écoulent dans leur monotonie médiocre, de la troisième à la terminale. Au fil des saisons la bande son change. Guns N Roses ont succédé à Nirvana. Mais toujours la même rage, le même désespoir. Anthony s’assagit. Il devient moins tête brûlée. Ses parents se séparent. La dispute de trop et les coups qui vont avec. Son père ne se remettra jamais de cette séparation. Trop de culpabilité, trop de remords. « Toute sa vie, il s’était montré borné, alcoolo et brutal. Le résultat n’en demeurait pas moins stupéfiant. La mise au ban sans appel. » Et puis ce monde qui change, si différent de celui qu’il a connu. Finies les « solidarités centenaires ». Désormais, «  l’heure était à l’individu, à l’intérimaire, à l’isolat.  » C’est chacun pour sa pomme et Dieu pour personne. De temps en temps Anthony passe dîner chez son père. Malgré tout, il garde de l’affection pour lui. Ils dînent devant la télé et un plat de spaghetti bolognaises. « Cool ». Les dialogues sont minimalistes comme dans un film de Duras. Et puis « il disait bon, je vais y aller. Vas-y, disait le père. Ça l’arrangeait, il avait soif. »

Maître de rien

Anthony a réussi son bac STT, « sans se faire d’illusions non plus quant à la suite des événements ». Sur un coup de tête – sa façon de fonctionner finalement – il s’est engagé dans l’armée. « Pour se trouver une place, apprendre à se battre et voir du pays. » Pour devenir un homme comme les conçoit son père et, en même temps – comme dirait celui qui conseille de traverser la rue pour trouver du boulot -, « pour mettre enfin des centaines de bornes entre lui et son vieux. » Mais avant le départ, il y aura la fête du 14 juillet où se croiseront, dans un bouquet final, les protagonistes du roman. Anthony parviendra-t-il à ses fins avec la plantureuse Steph ? Je ne dirais rien. Sur la piste, des couples dansent sur un tube d’Eros Ramazotti, chacun paumé dans ses pensées. « La chanson triste de l’Italien leur soufflait à l’oreille ce secret des existences mal faites, diminuées par les divorces et les deuils, criblées de travail, rognées partout, ces insomnies et ces solitudes. Ça laissait songeur. On s’aimait, on crevait aussi, on était maître de rien, pas plus de ses élans que de sa fin. »

Beaucoup de choses dans ce roman très réussi. Pas très gai, c’est sûr. Peut-il en être autrement lorsqu’il a pour décor la France périphérique ? En ce temps-là Chirac régnait sur le pays et lançait le concept de « fracture sociale ». Nicolas Mathieu qui avait l’âge exact de son héros, s’en souvient et raconte cela avec la précision d’un anthropologue ou, mieux, d’un entomologiste. Les centres Leo Lagrange, les jeans C17, les pulls Benetton, les cassettes VHS, « Intervilles » à la TV, les Kickers, la console Mega Drive et Sonic, le jeu fétiche de Sega, les Adidas Torsion, Carl Lewis, les chroniques de Philippe Aubert sur Europe 1 et bien sûr, les tubes de l’époque qui rythment les chapitres. Mais il y a surtout la description de ce fatalisme qui hante les pages du roman comme la misère les vallées de Lorraine. Ici, être « normal en somme », c’est être « licencié, divorcé, cocu ou cancéreux. » De quoi avoir envie ni de rester ici ni d’être normal. « Foutre le camp » est d’ailleurs l’obsession majeure des jeunes du coin. « Je reviendrai jamais. Y a un moment, faut se donner les moyens.  » C’est clair. Et quand on veut, on peut, c’est ça ? « Ouais, trop. » Malheureusement, non. Aux privilégiés, toutes les chances. Aux autres, la résignation. La reproduction du modèle est la règle. Tu es né prolo, tu resteras prolo. Notez que cette fatalité de la reproduction sociale fonctionne aussi pour les privilégiés. Avec, c’est certain, des conséquences moins dramatiques. Est-ce que la vie d’Anthony pourra être autre chose que celle de ses parents, « cette suite de prévisions, de rognages minuscules, de privations sans douleur compensées par des plaisirs toujours insuffisants  » ? On le lui souhaiterait de tout cœur parce que le gamin est attachant. Mais on en doute sérieusement. « Il espéra un dernier regard avant qu’elle ne passe la porte. Mais on n’était pas au cinéma. » C’est clair. Pendant combien de temps peut-on vivre d’espoir ? MO

« Leurs enfants après eux » – Nicolas Mathieu – Actes Sud

By |2018-11-13T20:55:40+00:0013 novembre 2018|Nouveautés|0 Comments

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