L’invention des corps – Pierre Ducrozet

Millennials blues

L'invention des corps - Pierre Ducrozet - Actes SudLe salut par le code

Alvaro est un beau gosse tourmenté. Grand, élancé, il a la peau « noir caramel  » de sa mère et les yeux verts de son père. Son enfance est sans histoire dans un quartier sans histoire de Mexico. Et pourtant, un certain mal-être, une rage intérieure le dévorent. « Ça bout là-dedans, à des températures qu’il faudrait pas ». Il n’extériorise rien. Il vit replié sur lui-même. Introverti limite autiste. « Il ne coïncide pas avec les lieux ni avec les gens. » Le premier PC que lui offre son père va le sauver. Il s’immerge dans l’Internet. « Il découvre enfin quelque chose à la hauteur de la rage qui bat en lui : le monde radical des hackers, dernier repaire de pirates. » Il devient un développeur de haut vol.

Massacre

Désireux de participer à l’émancipation des fils de paysans, Alvaro devient professeur d’informatique. En août 2014, il est envoyé dans l’école normale d’Ayotzinapa, dans l’Etat du Guerrero. Un Etat dur. « Rien n’est donné ici, et encore moins aux étudiants rouges, contraints comme tous de trouver une poche d’air entre les narcos d’un côté et l’armée de l’autre. » Début octobre, chaque année, des étudiants manifestent à Mexico en hommage à leurs camarades fusillés en 1968 par l’armée. Pour se rendre dans la capitale mexicaine, les élèves de l’école normale d’Ayotzinapa réquisitionnent des bus. A Iguala, ils sont pris pour cible par la police. Il y a des morts. Les étudiants survivants sont menottés et jetés à l’arrière d’un camion. Parmi eux, Alvaro. « Des corps à ras bord à l’arrière. Il entend les souffles, la cadence folle des souffles, il sent l’odeur de sueur et de sang, son cou craque sous le poids des autres.  » Puis les corps sont déversés sur le sol, quelque part à la campagne, et massacrés. Alvaro a réussi à rouler sous un camion. Et à se sauver. Il vient d’échapper au drame d’Iguala. Des blessés, des morts et 43 disparus. S’ensuivent des jours et des nuits de fuite, d’abord vers Mexico, puis vers la frontière avec le grand voisin du nord. Pas par choix. Par absence de choix. « Le nord c’est haïssable mais au moins c’est quelque chose. Une fois de l’autre côté, il pourra partir n’importe où. » Fin du premier mouvement – dans « L’invention des corps », Pierre Ducrozet a choisi de diviser son roman en « mouvements », sans qu’on en comprenne l’idée.  Le premier est mené, comme il se doit, sur le tempo rapide d’une ouverture. Très réussi. Le lecteur, accroché, est impatient de lire la suite. La déception sera à la hauteur de son impatience. Avec le franchissement de la frontière, le roman va, en effet, changer de style, d’ambiance, de genre.

La dernière frontière

Une fois aux Etats-Unis, Alvaro va brancher Parker Hayes, « une des figures majeures de la Silicon Valley ». Il aimerait faire du développement pour lui. Dans un premier temps, Parker l’envoie balader – « Des gars comme toi j’en reçois tous les jours » – avant de le rappeler pour une prestation tout autre. Si, comme ses collègues, Parker Hayes investit dans des projets numériques de toute nature, son obsession majeure est ailleurs. Il croit en « un homme augmenté, amélioré, qui parviendrait à s’élever au-dessus de sa condition actuelle, bien piteuse au regard de ses possibilités. » Il entend « modifier le cours de l’espèce. » Mieux, il veut abolir la mort, « une anomalie, une erreur du système. » A commencer par la sienne. « (…) J’ai décidé de ne pas mourir. » L’immortalité, « la dernière frontière, le dernier territoire à conquérir. » Pour pouvoir tester l’avancée de ses recherches, Parker Hayes a besoin de cobayes. Alvaro pourrait faire l’affaire. « Il s’agirait de s’allonger ici, quelques heures, tous les deux ou trois jours. Notre équipe de médecins, parmi les plus qualifiés au monde, procédera à une série de prélèvements, d’expérimentations, à partir de vos cellules. Vous n’avez rien à faire et vous ne sentirez rien. Je vous fais un chèque tout de suite.  » Un million de dollars. Alvaro commence par refuser – « je ne suis pas une pute » – puis finit par accepter contre une promesse d’embauche future en tant que développeur.

La mère de toutes les cellules

Maintenant que Parker Hayes a son cobaye, il lui faut sa chercheuse. Elle se nomme Adèle. Sa spécialité, c’est la télomérase. « – La télomérase, du coup, c’est l’enzyme qui régule la longueur des télomères, c’est ça ? » Oui, oui, c’est ça. Et « le télomère désigne l’extrémité d’un chromosome. » Ah OK, merci. Changement de genre. Fini le sang, la chaleur, la poussière, la fuite. L’atmosphère de polar. Bienvenu dans le monde aseptisé de la science et des nouvelles technologies. Wikipedia s’est substituée à Pablo Ignacio Taibo. Frustration.
Adèle, donc, est une pointure en biologie. Actuellement, elle bosse sur les cellules-souches, « les mères de toutes les autres cellules, des organes et des tissus du corps humain. » Et c’est en cela qu’elle intéresse Parker Hayes dans son obstination à « trouver une solution au vieillissement ». Après plusieurs refus, elle finit, elle aussi, par céder à la proposition de Parker Hayes. Beaucoup de zéros sur le chèque, le charme de San Francisco en prime.
Comme Alvaro, Adèle, « le visage rond, les cheveux noirs, le rire éclatant », a un côté animal sauvage. « (…) les gens, elle a du mal, c’est pas vraiment son truc. » Elle marche à l’instinct. Et son instinct lui dit qu’Alvaro, avec son corps parfait, « son visage d’une grande candeur et d’une noirceur sans âge  » est taillé pour elle. Par petites touches, elle va finir par l’apprivoiser. « (…) ils dansent, sans sourire mais en rythme, les verres se dupliquent sur le comptoir enfumé d’un sous-sol, ils dansent et la nuit les avale. »

L’amour en fuite

Un jour, Parker Hayes propose à Alvaro ce qu’il avait toujours eu l’intention de faire, de lui « enlever le foie et de le remplacer par le même ». Enfin, presque. Un foie créé de toutes pièces à partir des propres cellules d’Alvaro. « Il possède ton ADN, ton génome, il n’y a absolument aucun risque. » S’il n’y a aucun risque, pourquoi on le fait dit Alvaro. Un nouveau chèque vient à bout de ses réticences. Mais dans un éclair de lucidité plein de rage, il va s’arracher in extremis de la table d’opération et prendre la fuite emmenant avec lui Adèle, croisée dans un couloir. Sur le sol, gisent les témoins de sa violence.
Commence alors une séquence dans le pur style road movie. La bagnole, le désert, les motels, la baise. « Déjà vu » comme disent les Américains, mais toujours séduisant. « Alvaro sent le vent lui emplir les oreilles. Il ferme les yeux. La voiture glisse sur le ruban d’asphalte. Sa vie peut commencer. » Adèle et Alvaro, échappant à leurs poursuivants finiront par rejoindre une Zone d’Autonomie Temporaire, « espace éphémère de liberté extrême  », peuplé de hackers en quête de l’esprit d’origine du net, avant qu’il ne devienne « un agent du capitalisme » aux mains des « nouveaux fascistes de la Silicon Valley ». A ces derniers, les anarchistes du web offriront un baroud d’honneur avant de se disperser vers de nouvelles cyber aventures.

Confusion des genres

J’ai résumé ci-dessus la trame romanesque de « L’invention des corps« . Le problème – pour moi – c’est que cette trame est ensevelie sous des pages et des pages dignes d’un essai sur la génétique et/ou sur l’histoire du web. « Il s’agit d’ajouter aux gènes déjà existants d’autres gènes (SOX2, c-myc, KLF4 et Oct3/Oct4) et d’attendre que l’alchimie opère. » D’accord, super. Je croyais lire un roman, me voilà dans la revue Science. Sauf que Pierre Ducrozet, écrivant au présent dans un style journalistique très factuel, en rajoute niveau confusion des genres en mélangeant le vrai au faux. Parker Hayes n’existe pas. Il n’a donc pas pu s’enrichir en finançant les débuts de Facebook. Tim Berners-Lee est bien l’inventeur du World Wide Web mais Werner Fehrenbach, à qui Pierre Ducrozet consacre une trentaine de pages enlevées, passionnantes comme la vie du personnage, n’a jamais existé. Ce n’est donc pas le visionnaire qui aurait anticipé l’avènement du web grâce à l’essor de la micro-informatique – « le monde est un réseau infini de données  » -, ni l’inventeur du terme « cyberespace » ni encore celui qui a participé à la création du protocole TCP et des Creative Communs. Ce n’est pas lui non plus qui a ouvert « le premier hackerspace de Californie, Noisebridge », qui, lui, existe bien. N’existe pas, non plus, le projet Bluesky auquel participeraient les patrons des GAFA , même si la plupart d’entre eux adhèrent à l’idée- « Sergueï Brin trouve l’idée géniale » – et ne seraient pas hostiles à un tel projet qui, dans leur logique libertarienne, leur permettrait de s’affranchir de toute tutelle étatique. Enfin Lin, le « freak aux cheveux longs  » n’est pas l’inventeur du langage Ruby. La liste est non exhaustive. Mélanger du vrai et du faux relève de la licence romanesque dans un roman historique mais c’est une faute éthique sur des sujets scientifiques. A moins que cela soit un nouvel avatar des faits alternatifs, très tendance en ce moment. Dans ce cas, Pierre Ducrozet est bien un écrivain de son époque. Mais moi, ça me gène.

Hyperstyle

« L’invention des corps  » est assurément un roman à thèse. Le problème est que je n’ai pas vu ce que Pierre Ducrozet voulait montrer ou dénoncer. Qu’à l’instar du web, le corps humain fonctionne comme « un processus global engagé dans un environnement  » ? Qu’un corps « est plus que la somme de ses parties  » et que régénérer, via les cellules-souches, un de ses organes ne changera rien au fonctionnement du tout, voire le déréglera ? Qu’il n’y a pas « le corps et le non-corps, le réel et le virtuel, tout ça est entièrement imbriqué. » ? Que l’individualisme contemporain a engendré l’obsession du corps – «  elle est cette enfant du XXIe siècle, obsédée par son amas de chair, qui plonge à nouveau vers l’espace du dedans. » ? Qu’il faut combattre la récupération du web par le capitalisme ? Que les transhumanistes sont des illuminés dangereux ? Je ne sais pas. Dans le journal le Monde, un placard de pub pour le roman cite deux confrères. « A quoi pourrait ressembler un roman du XXIe siècle ? Eh bien, à ça. Ebouriffant. » dit l’une. « Une érudition, une souplesse et une intelligence épatantes. Bravo. Cette Invention des corps mérite un paquet de like ! » dit l’autre, fidèle à sa génération. Ce n’est pas parce qu’un roman traite de thématiques contemporaines, qu’il devient l’archétype de la littérature de son époque. J’espère que Raphaëlle Leyris se trompe sinon, je ne vais pas aimer beaucoup de romans dans les années qui viennent… Quant à l’érudition et l’intelligence – la souplesse, je ne vois pas trop à quoi cela fait référence… – bien sûr qu’il y en a dans ce livre. Mais elles sont mal utilisées, étalées dans un récit transgenre et confus. Comme l’époque. Mais c’est peut-être ce que recherchait Pierre Ducrozet, obsédé – ce n’est pas un défaut – par internet et les réseaux et qui prétend avoir voulu inventer la forme de récit idoine. Pas convaincu, même si l’auteur a assurément du talent. MO

« L’invention des corps » – Pierre Ducrozet – Actes Sud

By | 2017-09-26T18:48:32+00:00 25 septembre 2017|Nouveautés|0 Comments

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