Mécaniques du chaos – Daniel Rondeau

La vie, l’amour, la mort

Mécaniques du chaos - Daniel Rondeau« Les Français nous ont massacrés, ils nous ont enfumés dans des grottes, ils nous ont torturés, ils nous ont arrachés à notre terre pour nous enfermer comme esclaves dans leurs usines, ils ont perverti notre patrie, en 1945 ils n’ont pas voulu partager la liberté que les Américains leur rendaient. Ils riaient pendant qu’ils nous brisaient les os, ils riaient quand ils violaient nos femmes, c’est notre tour de rire, ils n’ont pas fini de souffrir. »

Ruines

Il y a des passés qui ont du mal à passer. Des années après des évènements tragiques, le ressentiment peut être toujours à vif. Il nourrit la haine qui appelle la vengeance. Une mécanique implacable qui conduit au chaos.

Sébastien Grimaud, est un archéologue en fin de carrière. Un succès de librairie lui a permis d’anticiper « la guillotine de la retraite » et de quitter la France pour la Tunisie. « Mon pays me fatiguait. Mes contemporains aussi. Ils réussissaient l’exploit d’être à la fois dépressifs et arrogants, s’abandonnaient à des politiciens médiocres. » Il s’est donc installé à La Marsa, au nord-est de Tunis, à deux pas du site archéologique de Carthage où il a travaillé jadis.
Avec lui vit une jeune Tunisienne, Rim. Elle a débarqué un jour et s’est installée. Subjugué par sa ressemblance avec Valentine – « mêmes yeux bleus, mêmes cheveux noirs, coupés court, le teint mat (…) » – l’unique amour de sa vie, suicidée le jour de ses dix-neuf ans, Grimaud l’a laissée faire. Depuis, il en devient progressivement amoureux, s’autorisant même à envisager, en dépit de la différence d’âge, la possibilité d’un avenir commun. Comme si l’histoire repassait les plats.

Trafic

Un jour, Grimaud reçoit la visite de Levent, le fils d’un ami d’autrefois, officier turc du temps où l’armée gouvernait le pays. Officiellement diplomate au service de la Turquie, Levent est avant tout un affairiste n’hésitant pas à jouer sur tous les tableaux pour satisfaire sa cupidité. Un jeu dangereux, surtout quand le chaos s’installe partout en maître. « Il n’y a plus d’Etat, plus d’institutions, la guerre civile fait rage… Les islamistes sont en train de prendre le contrôle du pays. » Levent vient proposer à Grimaud d’apporter son expertise du site romain de Leptis Magna, en Libye, pour en superviser la sortie de vestiges. Officiellement, pour les sauver d’une destruction annoncée, comme en Irak et en Syrie. En réalité, pour alimenter un réseau fort lucratif de trafic d’antiquités. L’archéologue va accepter, « (…) avec l’idée de les baiser à la première occasion. »

Territoires perdus

Changement de décor, à peine plus chaotique que Tripoli. Taurbeil et sa cité de La Grande Tarte, en banlieue parisienne. Toute ressemblance avec Corbeil et la cité des Tarterets ne semble pas fortuite. Une zone « sans plus aucune trace de souveraineté régalienne », placée sous la coupe des salafistes et des délinquants. Parmi eux, Ali Condé dit M’Bilal, « (…) costumes pied-de-poule, chemises cintrées, cravates flashy, (…) » Délinquance en gros. Vols de toute sorte et drogue, bien sûr. Et comme la diversification est la clef du succès, quand on est venu lui parler de trafic d’antiquités, « il a tout de suite dit oui. » M’Bilal a pris sous sa protection un jeune black de quatorze ans, Harry, orphelin depuis un accident de voiture. Il l’utilise comme coursier et informateur de ce qui se trame dans la cité. Harry est un bon gars. Profil bas, il fait ce que Papa M’Bilal attend de lui. Lui, attend son heure. Son truc c’est le rap. Un jour il sortira de ce trou. Peut-être avec l’aide de la police avec laquelle il joue l’agent double.

Un bon flic

Le contact d’Harry dans la police s’appelle Bruno. Divorcé depuis peu, il a du mal à s’en remettre. Bouffé par son travail, il n’a, bien sûr, rien vu venir – « comment ai-je pu vivre si près d’elle sans rien voir ?  » Avant de devenir flic dans un service antiterroriste, Bruno avait fait des études d’histoire. Sébastien Grimaud avait été un de ses professeurs à la Sorbonne. Fils de Pieds-noirs, Bruno l’avait interrogé sur les évènements de Setif, le « début de la fin  » pour les Pieds-noirs et traumatisme familial pour lui. L’élève et le prof avaient sympathisé et c’est naturellement vers Bruno que Sébastien Grimaud, embringué dans son trafic d’antiquités, se tourne. Ça tombe bien, Bruno est envoyé à Malte par son chef. « Les Maltais ont des signes convergents. Un rapport d’écoute téléphonique évoquerait l’éventualité d’un attentat en France. » Les deux hommes se rencontreront là-bas.

Le fils prodige

Dans la cité, Harry connaît tout le monde, mais il ne peut compter sur personne. « Mon seul ami, c’est un vieil algérien. » Monsieur Bouhadiba. Originaire de Setif, il a vécu toute sa vie active en France. Aujourd’hui à la retraite, il est complètement désabusé. Par l’état de son pays d’origine comme par l’évolution de sa cité. « (…) il n’avait jamais imaginé qu’un jour, il ne serait plus chez lui en Algérie ni qu’il serait quotidiennement humilié, ici, par les négros, dans cette cité qui ressemble de moins en moins à la France. » Il a eu trois fils dont « Sami le magnifique », pur produit de la méritocratie républicaine, devenu directeur financier d’une banque d’affaires. Mais Sami n’a jamais beaucoup communiqué avec son père. De lui, il ne voit que le travailleur soumis qu’il lui reproche, silencieusement, d’avoir été toute sa vie. La rage au ventre en dépit de sa réussite, Sami maudit « l’impuissance générale des Arabes. » Heureusement, « ça ne durera pas. »

Hasards ou coïncidences

« Mécaniques du chaos » ressemble à un film de Lelouch. Des hommes et des femmes dont les destinées se croisent, se sont croisées et se recroisent à nouveau. C’est « les Uns et les autres », « Partir, revenir », « la Belle histoire », « Hasards ou coïncidences » … à tous les chapitres. Daniel Rondeau a dû se marrer pour établir le schéma reliant entre eux chacun de ses personnages. Peut-être a-t-il un peu forcé le trait. Ou le hasard. Il faut dire qu’on peut être bon écrivain sans pour autant être bon romancier. Le truc de Daniel Rondeau, c’est le récit. Avant d’être un romancier, c’est un grand reporter. Il n’a pas son pareil pour vous décrire un lieu ou pour parler d’actualité. Homme de culture, il nourrit une véritable passion pour la Méditerranée. Tanger, Alexandrie, Istanbul, Carthage, Camus,  – sans oublier Malte où il fut ambassadeur au début des années 2000 – sont autant de mots-clés de sa bibliographie qui trahissent son intérêt pour cette région du monde. Dans ses livres, il mêle avec talent la grande et la petite histoire pour notre plus grand plaisir. Ainsi, dans « Mécaniques du chaos », il nous entretient à la fois de la fondation de Carthage, des temples de Mnajdra à Malte, du tombeau d’un marabout – « les tombeaux des saints sont toujours des check points entre le ciel et la terre  » -, mais également d’un ancien ambassadeur de France en Libye, – « un arabisant, fils d’un ouvrier anarchiste  » – ou d’une journaliste française du journal Libération qui fut « la maîtresse de Khadafi ». Tout cela sonne juste. Vu le parcours de l’auteur, on sait qu’il dit vrai. Pas besoin d’aller vérifier dans Google. Autre exemple. En prologue du roman, le narrateur relate un souvenir remontant à la fin des années 60, au Caire. Une brève rencontre avec « un Anglais aux allures d’adolescent », prénommé Bruce. Bien plus loin dans le livre, on apprendra qu’il s’agissait de Bruce Chatwin. On ne voit pas ce que l’anecdote apporte au roman. Mais on s’en fiche. On la devine réelle et ce genre de clin d’œil fait partie du plaisir de lecture des auteurs cultivés. On ne perd jamais son temps à les lire.

En dépit de mes réserves sur la trame romanesque des « Mécaniques du chaos », je n’ai donc pas regretté la lecture de ce livre. Proche du thriller dans sa conception, il nous plonge dans les affres de l’actualité récente, mêlant drame des émigrants, chaos du Proche-Orient, chaos des cités abandonnées et chaos des esprits englués dans un passé sanglant. On referme le livre pas vraiment rassuré sur l’avenir. Heureusement il y a l’amour toujours. Le livre se termine sur la rencontre d’ « un homme et une femme. » « Nos cœurs y croient ; encore une fois, tout recommence ; la vie repart. Badabadaba. » MO.

« Mécaniques du chaos » – Daniel Rondeau – Grasset

NB : Recalé par deux fois à l’entrée à l’Académie Française, Daniel Rondeau a reçu cet automne un lot de consolation. Les académiciens ont décerné à « Mécaniques du chaos » leur Grand Prix du roman. Tout à fait honorable.

By | 2017-11-21T18:24:57+00:00 21 novembre 2017|Nouveautés|0 Comments

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