René Frégni – Les vivants au prix des morts.

Main basse sur le bonheur

Vivants au prix de morts - René Frégni - Gallimard« Aurais-je dû écarter la main égarée de Kader ? Refuser d’entendre l’appel si sombre de sa solitude ? Poursuivre ma vie en ouvrant chaque jour ce cahier sur de belles pages de silence ? Oublier les démons qui rodent encore autour de moi, pour dessiner à l’encre bleue la lumière des saisons qui me restent à vivre ?  »

Un bonheur simple

Après avoir bien roulé sa bosse, René Frégni a fini par se poser dans un petit village du Verdon, à quelques encablures de Manosque. Désabusé par le monde tel qu’il va, il a choisi la solitude. « J’observe les hommes, je fréquente les arbres. » Ses journées, il les partage entre l’écriture, l’entretien du jardin et les balades à pied. « Chaque jour je mets mes chaussures de marche dans le garage et je pars. Je marche dans la lumière, je regarde la lumière, j’avale la lumière, je traverse la lumière. (…) J’avale toute cette beauté, elle illumine mon corps jusqu’à la pointe éblouie de chacun de mes nerfs. » Le soir, il retrouve Isabelle, sa compagne, son amour, sa muse.  Avec ses « longs yeux verts » et « son rire si clair qu’il va chercher je ne sais quoi d’érotique et de gai, très loin dans mon ventre. » Sans oublier ses seins, « ronds, souples et chauds. » Un bonheur simple mais fragile, à la merci du moindre accroc de l’existence.

L’appel du passé

Celui-ci va prendre la forme d’un coup de téléphone. Pendant des années, René a animé des ateliers d’écriture dans les prisons. Celui qui l’appelle, un matin, est un ancien participant. Kader vient de « s’arracher » des Baumettes. En cavale, il a besoin d’une planque. « Tout le monde balance tout le monde aujourd’hui. J’ai confiance en toi. Tu vis dans ton monde, l’argent ne t’intéresse pas. Tout de suite j’ai pensé à toi, sans réfléchir. » De son côté, René n’a pas oublié Kader, « ce rire, cette bonne humeur, sa franchise, ses étonnements, la flamme ardente de ses yeux si noirs. (…) Un morceau de soleil tombé dans les ténèbres de la prison. » Sans réfléchir lui aussi, il lui donne rendez-vous dans un café de Manosque. Il va lui prêter son petit appartement, « le temps que ça se tasse ». René ne sait pas encore qu’il vient de mettre le doigt dans un engrenage infernal.

Une histoire de dingue

Car Kader n’est pas n’importe qui. Sa belle personnalité cache aussi quelqu’un d’« intrépide et sauvage  », habitué des quartiers d’isolement. Et quand on vient de passer dix ans dans « un caveau », on est prêt à tout pour ne pas y retourner. Et puis, avec les hors-la-loi la vie est forcément hors normes. Les choses ne peuvent pas être simples. Il y a toujours un honneur à défendre, des comptes à solder. Un prix à payer. Un prix qui a la couleur du sang. Kader n’échappe pas au modèle. « Je pensais aider un évadé, il était en guerre. Évadé et en guerre. » Pour René, les évènements vont vite prendre la forme d’un cauchemar, au propre comme au figuré. Une « histoire de dingue », inextricable, dans laquelle il va être entrainé et qui va désormais hanter ses jours et ses nuits. Une histoire qu’il ne va pas pouvoir partager avec Isabelle et qui va menacer son bonheur simple. Une histoire comme une fatalité qu’inconsciemment René recherchait. « Comme si je n’avais jamais pu me contenter des joies paisibles que m’offre cette vie : marcher, écrire, dormir, aimer une femme, . » Désormais, il va s’agir pour lui de sortir de cette histoire avec le minimum de dégâts.

« les Vivants au prix des morts » est censé être un roman. C’est en tout cas ce que nous dit la couverture. Le fait que René Frégni en soit le héros jette néanmoins un doute sur le caractère fictionnel du récit. « Vous avez beaucoup d’imagination ou vous avez eu une drôle de vie » lui dit d’ailleurs une de ses lectrices. Vérité ou mensonge ? Vérité inventée probablement mais à laquelle le style et le choix des mots donnent le goût de l’authentique. Tout paraît vrai. Tout sonne juste.
René Frégni est en effet un artisan de l’écriture. Dans « les Vivants au prix des morts », il choisit ses mots et travaille ses phrases pour nous dire exactement la beauté du monde comme la violence des hommes.  Le miracle de l’une et la fatalité de l’autre. Ce roman est une histoire d’homme. D’homme qui aime les femmes. D’homme fidèle en amitié. D’homme qui se bat. D’homme qui n’a rien à perdre. D’homme qui a peur de tout perdre. D’hommes qui ne renoncent à rien et surtout pas à ce qui les tient debout. Une histoire d’homme racontée avec style et qui nous accroche comme un polar. « Dans ce long silence peuplé de songes, l’irruption fracassante de Kader était une joie et un danger. J’avais mis tant d’années à construire patiemment mes cités intérieures de mots. Ces mots que je trouve dans les collines et le soir, dans le regard paisible et vert d’Isabelle. » MO.

« les Vivants au prix des morts » – René Frégni – Gallimard

By | 2017-08-06T10:41:28+00:00 5 août 2017|Nouveautés|0 Comments

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