« Trafiquants & associés » – Sebastian Rotella

Les chiens de Wall Street.

Trafiquants & associes - Sebastian Rotella« Ce n’est pas une question d’idéologie, c’est une question de justice. Quand j’avais ton âge, Valentin, je pensais que le capitalisme devait être aboli. Maintenant, j’ai une solution plus simple. Passer les menottes à tous les gangsters – y compris à ceux en costume-cravate. »

Détective & séducteur

On a fait connaissance avec Valentin Pescatore en 2012, dans « Triple crossing ». Jeune flic de la police des frontières chargée de surveiller « la linea », la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, il s’était vu confier la dangereuse mission de pénétrer un gang de narcotrafiquants. Mission accomplie avec succès. Le chef de gang avait été arrêté et purge depuis sa peine dans une prison mexicaine. En prime, Valentin avait rencontré l’amour en la personne de Isabel Puente, agent des services anti-corruption américains. Deux ans plus tard, on a retrouvé Valentin dans une tout autre histoire, « le Chant du converti ». Sa relation avec Isabel avait fait long feu. Il avait quitté la police des frontières pour devenir détective privé à Buenos Aires. Suite à un attentat antisémite ayant fait plus d’une centaine de victimes, Valentin se trouvait embringué sur la piste du financement du terrorisme islamiste en Amérique latine. Sur cette piste, ce séducteur de Valentin avait rencontré Fatima Belhaj, un membre des services de renseignements français venue pour enquêter sur des victimes françaises de l’attentat. Début d’une nouvelle love story.

Ex de confiance

Dans « Trafiquants & associés », quand on retrouve Valentin, il vient justement d’atterrir à Washington, de retour d’une semaine à Paris. Avec Fatima Belhaj, le séjour n’a pas été de tout repos. « Ça craint les relations longue distance ». Sur son portable, un message de Isabel Fuente qui l’invite à déjeuner. Une ex chasse l’autre. Depuis leur séparation, Isabel a continué à faire son chemin au sein de la Sécurité intérieure américaine. Maintenant, elle supervise les opérations concernant le Mexique et l’Amérique latine. C’est dans ce cadre qu’elle souhaite rencontrer Valentin. Un officier américain des Douanes et de la Protection des frontières a disparu à Tijuana. De plus, un fait divers sordide s’est déroulé pas loin de là : une dizaine de femmes migrantes d’origine africaine, fuyant les pays où « les désordres, les massacres ou les décapitations tenaient à des impératifs de business, et non de religion  », ont été assassinées dans un motel. Qui est derrière ce crime ? Quel est son mobile ? Mystère. Mais il se pourrait bien que les deux histoires soient liées, l’officier américain étant soupçonné d’être de mèche avec les passeurs. Problème, l’affaire des femmes assassinées est sous juridiction mexicaine et les Mexicains ne se montrent guère coopératifs. D’où le besoin de quelqu’un qui enquête hors circuit officiel. Isabel propose à Valentin d’être celui-là. « Il me faut quelqu’un en qui je puisse avoir confiance. » Présenté comme ça, comment refuser…?

Hijos de puta

Leo Mendez est un ex-policier mexicain qui avait coopéré avec Valentin Pescatore dans « Triple Crossing ». Suite à cette affaire, les menaces de mort des narcos dont il avait contribué à faire arrêter le chef, l’avaient contraint de quitter Tijuana pour San Diego, en Californie. Il avait alors abandonné la police pour reprendre son premier métier de journaliste. Journaliste d’investigation bien sûr.
Un jour, un de ces anciens chefs de la Sécurité nationale mexicaine, « le Secrétaire », l’informe d’une « opération politique, économique et criminelle  » en cours qui pourrait bien aboutir à la libération de Ruiz Caballero Junior, le narco arrêté par Mendez et censé rester derrière les barreaux jusqu’à la fin de sa vie. Une firme américaine plus que louche, « Blake Acquisitions Group » s’apprête à absorber un conglomérat mexicain ayant « des liens de longue date avec des barons de la drogue et des politiciens corrompus ». Qui se ressemble s’assemble. Blake Acquisitions, s’est fait une spécialité du recyclage de narcodollars. Elle a fait l’objet de nombreuses enquêtes qui n’ont jamais abouti. Elle semble disposer de soutiens politiques importants aux Etats-Unis qui parviennent toujours à bloquer les investigations sur son compte. Si les Ruiz Caballero, oncle et neveu, sont des « tremendos hijos de puta », les Blake, père et fils, patrons de la Blake Acquisitions, sont « des hijos de puta d’un niveau qui n’a carrément rien à voir. » Le seul moyen de les mettre à terre serait une enquête journalistique révélant au grand jour leur implication dans le blanchiment d’argent. Et pour « le Secrétaire », qui d’autre que Mendez, le pourfendeur acharné « des gangsters, des politiciens, des flics corrompus » pour mener cette enquête ? « Je ne vois personne d’autre de part et d’autre de la frontière qui puisse convenir davantage. » Présenté comme ça, comment refuser? Et puis Mendez n’a pas vraiment le choix. Pas question de prendre le risque de voir Junior sortir de prison. « Ces gens-là n’oublient pas. Ils ne pardonnent pas non plus. » Mais le terrain est miné. Un autre de ses contacts le mettra en garde : « si vous poursuivez vos investigations sur cette affaire, faites bien attention à vous. » Les faits lui donneront raison.

Dream team

De son côté, pour mener son enquête, Valentin a besoin de renfort. Son idée, s’adjoindre les services d’« Athos » et de « Porthos », deux anciens « mousquetaires » de Mendez au sein du groupe Diogène, du temps de « Triple crossing ». Valentin avait sympathisé avec eux comme il l’avait fait avec leur chef lors de cette mission d’infiltration ayant abouti à l’arrestation de Ruiz Caballero Junior. Depuis, les deux mousquetaires ont, eux aussi, quitté la police. Athos a pris sa retraite. Porthos, plus jeune, est directeur de la sécurité d’une usine de Tijuana. Tous les deux acceptent sans hésiter, ravis de reprendre du service en quelque sorte. « Si j’ai bien compris, il y a de la ballade en perspective, et dans des endroits plutôt louches. On ne peut pas vous larguer dans la nature comme ça tout seul. On est à votre service. » Les trois mousquetaires, quatre siècles après. Le hasard faisant bien les choses, Valentin et Mendez vont vite se rendre compte qu’ils piétinent, pour leurs enquêtes respectives, les mêmes plates-bandes. Désormais, ils vont faire équipe. La « dream team » de « Triple crossing » est reconstituée. Des deux côtés de la frontière les criminels en col blanc ou en treillis ont du souci à se faire.

Quand il écrit un roman, Sebastian Rotella n’oublie pas qu’il est avant tout un journaliste. D’ailleurs, dans « Trafiquants & associés », la ressemblance entre lui et Leo Mendez m’a sauté aux yeux. Leur âge. Leurs origines latino-américaines. Leur métier, tous les deux travaillant dans le journalisme d’investigation. Lire un livre de Sebastian Rotella c’est toujours, au-delà de la trame romanesque, lire à la fois une enquête sur la criminalité internationale et un reportage sur les milieux traversés. Côté enquête, on sent que Sébastian Rotella sait de quoi il parle. Pour écrire « Trafiquants & associés » il est clair qu’il a étudié de près le dossier du trafic de migrants. Les remerciements à la fin du livre laissent deviner que toute ressemblance avec la réalité est loin d’être fortuite. Côté reportage, son sens de l’observation, la précision de ses descriptions, que ce soit pour un personnage, un lieu, une ambiance, font merveille. Ainsi, à Rio, on traverse avec lui une favela et on apprend au passage ce qu’est le « jugo de bicho ». A Lampedusa, la rencontre de Mendez avec la directrice d’une ONG est l’occasion d’une digression sur le drame des réfugiés exploités par des passeurs de tout poil. Plus loin, dans la région de Naples, on découvre avec effarement Palazzo di Sabbia, une ancienne ville balnéaire peuplée aujourd’hui uniquement de migrants et de réfugiés et dirigée par la mafia… nigériane. Lire un roman de Sebastian Rotella, c’est aussi feuilleter le National Geographic. En revanche, les histoires de couple ne sont pas le point fort de l’auteur. On ne peut pas être bon partout. Les tensions entre Leo Mendez et sa femme sont on ne peut plus convenues. Le flic ou le journaliste accro à son enquête au point d’en délaisser sa famille et le match de foot du petit dernier est du « déjà-vu » comme disent les Anglais. Même chose pour les relations chaotiques entre Valentin et ses ex. Il est clair que le domaine de prédilection de Sebastian Rotella, c’est le terrorisme, pas l’érotisme.
Une dernière remarque. Pas de roman de Sebastian Rotella sans bande-son. Du rock et de la musique latino, origine oblige. Springsteen, Gloria Estefan, Virginia Rodrigues, Astor Piazzolla, Silvio Rodriguez, se succèdent pour souligner des moments du récit. A un moment, dans la douceur de la nuit californienne, tandis que Valentin roule vers la frontière, une radio de Tijuana diffuse « la Flaca » par Santana et Juanes. J’ai eu aussi tôt envie d’écouter cette très belle ballade que je n’avais pas entendue depuis longtemps. Por un beso de la flaca daría lo que fuera. Superbe, même si ma préférence va pour la version de Jarabe de Palo, moins rock plus folk, mas romantica. C’est clair, les romans de Sebastian Rotella ne manquent pas de ressources et on gagne toujours quelque chose à les lire. MO

« Trafiquants & associés » – Sebastian Rotella – Liana Levi

By | 2018-05-22T10:44:49+00:00 21 mai 2018|Nouveautés|0 Comments

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