« Prendre les loups pour des chiens » – Hervé Le Corre

Été meurtrier

Prendre les loups pour des chiens - Hervé Le Corre« Le fric qu’il a mis dans votre bizness il est autant à moi qu’à lui, parce qu’on l’a pris tous les deux et que j’ai tiré cinq ans de taule à cause de ça et parce que j’ai su fermer ma gueule. Tu piges ça ? Donc je vais y mettre mon nez dans ce merdier, et j’y foutrai le bordel jusqu’à que Fabien revienne. »

Absence surprise

Fabien c’est l’aîné, Franck le cadet. Deux frères unis comme les doigts d’une main. Il y a quelques années, ils ont braqué un supermarché. En sortant, sur le parking, Franck a été fauché par une voiture. Son frère a pu prendre la fuite avec l’argent. « Cinquante ou soixante mille euros en cash. » Franck n’a jamais dénoncé son complice. Il a écopé, seul, de cinq ans de tôle. Mais le jour de sa sortie, contre toute attente, ce n’est pas Fabien qui vient le chercher mais Jessica, sa copine. Fabien est parti en Espagne, « pour rencontrer des types à Valence. » Un plan que lui a filé Serge, un Gitan, ferrailleur. « Il voulait faire rouler votre blé qui dormait depuis tout ce temps.  » Franck trouve bizarre que son frère ne l’ait pas averti. « J’espère qu’il ne s’est pas mis dans des ennuis. Il était assez doué pour ça. »

Fleur toxique

À déception, déception et demie. Quand on sort de cinq ans de taule, il y a pire que Jessica comme comité d’accueil. Ses «  yeux bleus très clairs, ou gris. » Ses jambes bronzées. Son odeur de crème hydratante. Comment ne pas désirer cette fille ? Comment lui résister ? Mission impossible après toutes ces années d’abstinence. Le problème, c’est que Jessica est «  sans doute un peu folle, le genre de fille qui attirait Fabien aussi sûrement que des fleurs carnivores gobent les insectes. Ouverte comme un piège. » A contourner donc pour éviter de tomber dedans. Mais ça, Franck ne sait pas faire. Au contraire, il a toujours eu comme une certaine attirance pour ce qui est défendu. « Même défendu par une lame ou un calibre. » Le piège va donc se refermer sur lui.

Maison de dingues

Jessica vit dans une ferme isolée, entourée « d’épaves de voitures, de remorques rouillées et de matériel agricole. » Avec elle vivent ses parents – « ces cons » comme dit Jessica – et Rachel, sa fille de huit ans. Roland, le père, « ventre gonflé et bras osseux  », enchaîne les bières. Maryse, la mère, « deux gros seins qui pendent mollement », « son visage rond coiffé de cheveux rougeâtres, ramassés en un chignon avachi » enchaîne les cigarettes et les quintes de toux. Difficile de ne pas se laisser aller quand on vit entourés d’épaves. « Franck les trouvait usés, fatigués, bouffés de l’intérieur, flétris comme une paire de fruits abandonnés dans une panière. » Entre lui et eux, l’hostilité est immédiate et réciproque. Heureusement, il y a Rachel, un air grave et des yeux noirs, «  immenses et profonds », auxquels rien n’échappe. Avare de paroles. Quasi autiste. « C’est ma fille, hein, mais franchement, des fois, j’ai du mal à suivre. » Un petit animal sauvage que Franck parviendra à apprivoiser. Ce ne sera pas le cas avec Goliath, le chien. « Un chien comme il n’en avait jamais vu, même dans des films ou des vidéos. Noir, le poil ras, bosselé de muscles, sa tête carrée surmontée d’oreilles taillées en pointe comme deux fers de lance. » Et des yeux « exorbités, sertis d’un cercle blanchâtre où luisait la folie. » Le chien noir des Enfers. Une maison de dingues à l’atmosphère tendue et malsaine. Pas tout à fait le décor et l’ambiance que Franck imaginait pour son retour.

Addition sanglante

« Depuis ses quinze ans elle est comme ça. Elle attire les embrouilles comme la merde attire les mouches. » C’est la mère de Jessica qui dit ça. Elle n’a pas tort. Ça commence par une soirée en boîte, avec des soi-disant potes de Jessica qui finissent par la violer. Une forme de représailles, d’avertissement. Une histoire de dette et de came à laquelle serait mêlé Fabien. « Y a trop de fric en jeu, faut que tu saches que personne ne va s’asseoir dessus. D’une manière ou d’une autre, on fera payer l’addition. Et l’addition sera sanglante. Une vraie guère de gangs opposant malfrats gitans et serbes avec, au milieu, Jessica tentant de parer les coups et Franck, à la fois spectateur et acteur, entraîné malgré lui dans cette spirale infernale. «  Échoué à sa sortie de prison dans un nid de couleuvres aux prises avec des crotales. »

Il est clair depuis un moment qu’Hervé Le Corre est un des meilleurs auteurs de polars français. Homme de gauche – voire d’extrême-gauche – il n’a pas son pareil pour parler de ce terreau du roman noir qu’est la misère sociale. Normal. On n’a pas trouvé mieux pour engendrer la violence. La misère sociale d’Hervé Le Corre est celle de son Sud-Ouest natal. Bordeaux, la Gironde, les Landes. C’est là qu’il vit toujours. C’est là qu’il observe la « France d’en-bas ». C’est là qu’il trouve le mot juste pour raconter ce que son regard juste a observé. Personnage, décor, dialogue. Rien ne sonne faux chez lui. Mais Hervé Le Corre n’est pas seulement sensible à ce qu’il voit. Il l’est également vis-à-vis du temps qui passe. Dans ces livres, il y a toujours des instants de douce nostalgie qui nous ramènent à des moments de « bonheur simple et bête. » Dans « Prendre les loups pour des chiens », ce sont les souvenirs d’enfance de Franck qui lui en donnent le prétexte. Les vacances en famille en Espagne. Les pique-niques sur les aires d’autoroute. Les week-ends à la mer. « L’excitation des derniers kilomètres. » Les cuites avec les copains au bord de l’océan. Des souvenirs qui raisonnent en chacun de nous. Enfin, cerise sur le gâteau, comme des interludes entre deux scènes de violence, il y a de moments de pure poésie offerts par le spectacle de la nature tellement plus réjouissant que celui des hommes. « Il s’est assoupi et s’est réveillé sous un ciel noir saupoudré de lumière. Comme le sommeil insistait pour le prendre, il s’est installé sur le siège arrière de la voiture, toutes vitres baissées, pour recevoir les odeurs et les bruits de la forêt. » Un vrai bonheur de lecture. MO.

« Prendre les loups pour des chiens » – Hervé Le Corre – Rivages

By | 2018-07-19T15:09:40+00:00 19 juillet 2018|Poches|0 Comments

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