« Quand se lève le brouillard rouge » – Robin Cook

Mauvaise donne

Quand se lève le brouillard rouge - Robin Cook« Quand on récolte une mauvaise donne, on est obligé de faire avec. On ramasse ses cartes, et on sait qu’on va prendre une veste, mais on ne peut rien faire contre les as qu’on n’a pas en main. »

Gigantesque merdier

Gust est en liberté conditionnelle depuis deux mois. Condamné à quinze ans de prison pour un hold-up avec mort d’homme, il vient de passer dix ans à l’ombre. « J’en ai cinq qui me pendent au nez si je dérape, alors je fais très attention où je mets les pieds.  » Mais quand vous sortez d’un si long séjour en taule et qu’il vous faut rapidement gagner de quoi subsister, les jobs qu’on vous propose sont rarement dans la légalité. « J’ai dû prendre ce que je trouvais. » C’est ainsi que Gust a été embauché pour attaquer un fourgon transportant un millier de passeports vierges. Le casse s’est bien passé et Gust a été payé. Mais les passeports n’ont jamais été livrés à leur destinataire final. Détournés en cours de route par les services secrets britanniques, avertis du projet par une balance. Et avec la complicité forcée de Gust. Sur une photo fournie aux flics par la même balance, on voit Gust en compagnie de ceux qui ont organisé le casse. « Réunion de malfaiteurs en vue d’organiser une attaque à main armée, ça va faire de l’effet comme motif d’inculpation. Finie, ta liberté conditionnelle ! » Coincé, Gust n’a pas pu refuser. « Si ça peut m’éviter de retourner à Maidstone, je jouerai même au billard avec une grenade. » On peut considérer que c’est ce qui va lui arriver. Avec ce détournement de passeports, c’est une sacrée séquence d’emmerdes qui vient de commencer pour lui. « (…) le petit boulot tranquille du début s’est transformé en un gigantesque merdier qui part dans tous les sens, et je suis en plein dedans. »

Paroles d’homme

Mais le bonhomme n’est pas du genre à se laisser démonter, au propre comme au figuré. Même pas du tout. C’est un teigneux. Il ne lâche rien. Ses paroles sont aussi percutantes que ses poings. « Elève encore une fois la voix quand tu t’adresses à moi et tu peux laisser tes fausses dents à ta grand-mère. » On a beau le prévenir que pour sa santé et le maintien de son intégrité physique il a tout intérêt à la jouer profil bas, il n’en a cure. Au contraire, il en rajoute une couche. Quel que soit son interlocuteur. Flic ou truand.

« – Pourquoi as-tu craché ? demanda Hawley.
– Parce que je vous visais, dit Gust.
– Tu as complètement raté ton coup ; je suis de l’autre côté de la table.
– Je sais dit Gust. Mais j’ai visé l’endroit où vous devriez être : par terre avec la merde. »

Rien à dire. Le gars n’a pas sa langue dans sa poche.

Fugitif

Ni ses poings d’ailleurs. Un soir, dans un pub – la fréquentation des pubs occupe une place privilégiée dans le quotidien de Gust – deux types l’abordent au bar et lui annoncent tout de go le programme. « On va t’éclater la tronche, tu vois. Et puis après, on va t’emmener dans l’arrière-cour et on va t’achever. – Ah ouais ? fit Gust. (…) J’en connais qui vont avoir des surprises douloureuses parce que je n’ai pas envie de crever ce soir. » Surprises douloureuses il y aura, les deux types se retrouvant peu après en sang, sur le sol du pub, « sans aucune intention de se relever. » Mais ceux qui avaient mandaté les deux tueurs n’en resteront pas là. Sans compter les flics qui enquêtent sur les traces sanglantes laissées par Gust sur son passage. Le voici désormais dans la peau d’un fugitif, obligé de taper l’incruste chez les rares amis qui lui restent.

Cauchemars

Comme Petal, par exemple, son ex. L’amour de sa vie, même si elle avait décidé de le quitter juste avant qu’il en prenne pour quinze ans. « Ça ne me briserait pas le cœur si tu ne rentrais pas » lui avait-elle lancé un jour. Sachant qu’elle avait refait sa vie, Gust n’a pas cherché à la revoir à sa sortie de prison. A quoi bon ? L’histoire ne repasse pas les plats. Et puis, il y a cette soirée à l’Eclipse où les deux se rencontrent par hasard. Enfin si on veut. Quand on a fréquenté le même endroit, on se dit qu’on a peut-être une chance d’y retrouver une connaissance, non ? « Brusquement, comme si on avait actionné un interrupteur, le courant passait de nouveau entre eux deux et Gust comprit que Petal s’en rendait compte elle aussi. » La suite on la devine. En revanche, la suite de la suite, seul un pervers pourrait l’imaginer. Ou plutôt deux pervers. Désormais, Gust ne devra pas seulement protéger ses arrières mais retrouver ceux qui ont fait « ça » à Petal. Il semblerait d’ailleurs que ce soit les mêmes que ceux qui cherchent à le coincer. Un peu comme au billard. On frappe une boule pour toucher l’autre. La partie s’annonce de plus en plus serrée. Pour l’aider, il ne reste plus à Gust qu’un seul ami, Frankie, son ex-beau-frère. Mais, comme un flic en fera la remarque, Gust est « une condamnation à mort ambulante : où qu’il se trouve, les gens meurent autour de lui. » La partie, Gust la terminera tout seul. « Les ennuis avaient la réalité des cauchemars, et les vrais cauchemars étaient ceux qui vous tombaient dessus quand vous aviez les yeux ouverts. »

Melancholy man

Désormais seul au monde, Gust va sombrer de plus en plus dans la mélancolie. Dans son esprit s’installe un « brouillard rouge », mélange vaporeux de souvenirs et de sang. L’occasion pour Robin Cook de nous livrer des pages émouvantes et désespérées telles celles sur les derniers jours de la grand-mère de Gust – « la fin n’est pas une ennemie, mon petit, tu sais. » – ou celles sur le suicide de sa voisine quand il était môme. « Il existe entre les pauvres une égalité, une certaine affection mutuelle qu’aucune fin de race de la famille royale ne connaîtra jamais. Aucune main blanche saluant la foule depuis une limousine n’inspirera autant de respect qu’un être que l’on connaissait bien, que l’on aimait, et qui meurt au fond de son jardin sous un pommier. » Ceux que Gust aimait disparus, le goût de vivre l’abandonne progressivement. « Quelle que soit la façon dont je retourne la question, plus longtemps je vivrai, plus longtemps je ferai des mauvais rêves. » Il sent le « vent glacé » de la mort se rapprocher de lui. Mais il saura la garder à distance le temps de régler ses comptes.

S’il y a un auteur qui sait raconter la noirceur de certaines existences et le désespoir, c’est bien Robin Cook. Il n’écrit pas des romans policiers mais des romans noirs. Et il le fait avec un immense talent. D’abord, il excelle dans ces expressions qui font tout le sel du genre et dont on ne se lasse pas. « Je ne l’aime pas de toute façon. Je ne lui donnerais même pas une capote usagée. » Ou encore, devant un cadavre dont on a retrouvé le passeport : « Non que la photo du passeport fût d’une utilité quelconque pour identifier le bonhomme : sa tête n’était pas plus épaisse qu’un plan de Londres et ce qui restait de son visage leur en apprit moins que le dos d’une carte à jouer. » Il y en a comme ça toute une collection. Ensuite, Robin Cook sait planter un décor et susciter une atmosphère. Il n’y a qu’à lire les toutes premières lignes de « Quand se lève le brouillard rouge  ». « Les traînées qui maculaient la façade du Palmyra, semblables à des larmes anciennes couleur de rouille, étaient noircies par endroits : cela n’avait rien de surprenant car le vieil établissement se trouvait dans la partie mal fréquentée d’Earls Court. Autrefois, c’était une pension de famille, mais pour tous les gens du quartier, aussi loin que remontent leurs souvenirs, cela avait toujours été un hôtel qu’on appelait simplement le Palmy, les deux dernières lettres de l’enseigne étant tombées depuis longtemps. » En quelques lignes, le ton est donné; on sait qu’on ne va pas rigoler. Cela s’appelle de la littérature. Blanche ou noire, on s’en fiche. D’ailleurs, pour moi, certaines pages de Robin Cook valent largement celles de Proust. Plus d’émotion et moins d’ennui. Dans les descriptions comme dans les réflexions. Autre exemple de son talent: « C’était une pièce neutre, sans grand caractère, le genre d’endroit où l’on attend de savoir si c’est bien du cancer que l’on est atteint. » Quand on sait que « Quand se lève le brouillard rouge  » est le dernier roman publié par Robin Cook, décédé la même année – 1994 – d’un cancer du poumon, cette phrase prend toute sa saveur. Sans doute d’ailleurs, l’état de santé de l’auteur explique la noirceur particulière du roman. Une fois refermé, on sait vraiment ce que broyer du noir veut dire. « Il était dans la peau du joueur qui s’est lassé du jeu. (…) Il ne désirait qu’une chose : finir cette partie et quitter la table. C’était donc ça atteindre le terminus ; il découvrait que c’était froid le brouillard, même un brouillard rouge. » MO

« Quand se lève le brouillard rouge » – Robin Cook – Rivages/Noir

By | 2018-03-23T15:14:43+00:00 21 mars 2018|Poches|0 Comments

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